vendredi, 16 mars 2012

Né en 1984 !

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Entretien avec Nicolas Abauzit par Mecanopolis

lundi, 12 mars 2012

Paganisme sans dieux : Alain de Benoist et Comment peut-on être païen ?

pol_comment_paien_405.jpg1. Introduction

Le livre d’Alain de Benoist Comment peut-on être païen ?[1], comme son titre le suggère, est un appel pour un retour au paganisme. Beaucoup plus exactement, c’est un appel pour un nouveau paganisme. « Paganisme » est un terme inventé par les chrétiens pour désigner les  religions qu’ils souhaitaient supplanter. Le « néo-paganisme » est la tentative pour revenir à ces religions préchrétiennes indigènes. Bien que logiquement le néo-paganisme pourrait être le retour à n’importe quelle religion préchrétienne, comme les religions indigènes des Amériques et du Proche-Orient, le néo-paganisme est en fait presque exclusivement un  phénomène européen, ce qui signifie une tentative par les gens d’ascendance européenne, partout où ils peuvent se trouver, pour revenir à la religion de leurs ancêtres.

Les néo-païens ont généré une vaste littérature, de la plus érudite à la plus excentrique, généralement centrée sur l’histoire, de la mythologie comparative, et des questions culturelles. Mais jusqu’à maintenant les païens ont évité les questions philosophiques et théologiques que leur projet soulève : que cela signifie-t-il de croire aux dieux ? Est-il même possible de retrouver le genre de croyance que nos ancêtres avaient ? Quelles sont les différences fondamentales entre monothéisme et polythéisme ? De quelles manières les néo-païens modernes puisent-ils involontairement dans des paradigmes monothéistes et même spécifiquement bibliques pour reconstituer le paganisme ? De quelles manières, si cela est possible, la rencontre avec la tradition biblique a-t-elle été positive, et quelle partie de cette rencontre les néo-païens pourraient-ils vouloir préserver, même s’ils cherchent à aller plus loin ? Bref, ce dont le néo-paganisme semble désespérément avoir besoin, c’est d’une théologie.

Comment peut-on être païen ? traite précisément de telles questions et est encore la chose qui se rapproche le plus d’une théologie païenne. Inévitablement, si ses vertus sont grandes, ses défauts sont grands aussi. Mais le livre est tellement rempli d’idées brillantes que l’on a tendance à passer à coté de ses défauts. Il faut noter que la philosophie de Benoist a évolué depuis que Comment peut-on être païen ? a été publié pour la première fois.  Dans ma conclusion, je discuterai certaines des manières dont Benoist a modifié sa position. Cependant, pendant la plus grande partie de cet essai, j’examinerai Comment peut-on être païen ? pour lui-même, comme un livre indépendant.

Benoist développe sa vision du paganisme en l’opposant systématiquement au monothéisme biblique :

Quoi que certains puissent prétendre, ce n’est pas le « polythéisme » qui est une « vieillerie », mais le monothéisme judéo-chrétien qui est mis en question, qui craque de toutes parts, tandis que sous des formes souvent maladroites, parfois aberrantes, généralement inconscientes, le paganisme manifeste à nouveau son attraction[2].

Une grande partie du livre consiste en une polémique contre le monothéisme biblique. En fait, cette polémique est si pénétrante que Comment peut-on être païen ? serait précieux à cause de cela seulement, indépendamment des remarques positives que Benoist fait concernant le paganisme.

Benoist voit le monothéisme biblique comme intrinsèquement dualiste, au sens où il établit une nette division entre Dieu et le monde. D’après la théologie chrétienne orthodoxe (c.-à.-d. non mystique), Dieu transcende entièrement le monde et ne dépend en aucune façon de la création. Par contre, le paganisme soutient que le divin est présent dans le monde, bien que non immanent dans toutes les choses, comme les panthéistes l’affirmeraient. Les païens trouvent le sacré sur terre, mais en conséquence de sa séparation rigide de Dieu et du monde, le monothéisme rend le monde entier profane. Dieu a donné à l’homme la domination de la terre, affirment les monothéistes, et l’homme peut en faire ce qu’il lui plaît.

Le dualisme, cependant, se révèle être le germe de destruction au cœur du monothéisme. Puisque le Dieu transcendant est au-delà de l’expérience, son existence doit d’une façon ou d’une autre être inférée logiquement. Mais les arguments en faveur de l’existence de Dieu peuvent tous être réfutés en utilisant la même logique : plus de deux mille ans de théologie philosophique n’ont pas produit un seul argument sain prouvant l’existence du Dieu unique. Reconnaissant cela, les athées rejettent Dieu et élèvent en fait la logique elle-même au trône des cieux (« notre Dieu Logos » de Freud). Ensuite ils se tournent vers le monde. Contestent-ils la profanation de la terre par le monothéisme, ou l’idée que l’homme peut faire de la terre ce qu’il en veut ? Non. Au contraire, ils acceptent ces principes puis commencent à travailler sur le monde en utilisant la logique, sous la forme du rationalisme scientifique, pour le refaire d’après leurs conceptions. Au monothéisme biblique ils empruntent aussi une vision typiquement linéaire de l’histoire, qui considère que le temps se déplace vers un état final de perfection. Ainsi naquit l’idéal humaniste laïc du « progrès », incluant toutes les horreurs de l’impérialisme, du colonialisme, et des expériences sociales totalitaires qui ont tourmenté une grande partie du monde depuis les Lumières.

Certaines de ces remarques ont été faites par d’autres auteurs, mais je ne connais pas de meilleure synthèse et de meilleur développement que le livre de Benoist. Aux critiques précédentes du monothéisme, j’ajouterais ce qui suit : avec l’idéal du progrès vient habituellement une image prométhéenne de l’homme comme étant un être divin. L’humanisme athée, le fils bâtard du monothéisme, exalte l’homme comme étant la mesure de toutes choses et glorifie sa capacité à transcender la nature, et même sa propre nature, et à imposer son idéal à tout. Je dirais que ce principe est central dans le modernisme et qu’il est fondamentalement en opposition avec la vision-du-monde païenne. De manière surprenante, pourtant, Benoist approuve avec force cet humanisme radical et affirme en fait que c’est l’essence de l’identité païenne. C’est là que se trouve le grave problème avec sa vision du paganisme.

2. Un paganisme nietzscheen ?

L’approche de Benoist dans Comment peut-on être païen ? est, du début à la fin, nietzschéenne. Il ne fait aucune tentative pour le dissimuler : Nietzsche est cité à de nombreuses reprises dans tout le livre. En fait, un commentaire peu charitable sur la position de Benoist dans cet ouvrage serait de dire que c’est un humanisme nietzschéen déguisé en paganisme. Ce serait en effet peu charitable, étant donné l’abondance d’idées profondes dans le livre, mais ce n’est pas totalement inexact.

Benoist cite un long passage extrait du Gai savoir de Nietzsche, intitulé « Le plus grand avantage du polythéisme » :

Il n’y avait alors qu’une norme : l’homme, et chaque peuple croyait en posséder la forme unique et dernière. Mais au-dessus de soi, à l’extérieur, dans un lointain au-delà, il était permis d’imaginer une pluralité de normes : tel dieu déterminé n’était pas la négation ni le blasphématoire de tel autre dieu ! C’était là que, pour la première fois, on honorait le droit des individus. L’invention de dieux, de héros, de toutes sortes d’êtres surhumains, en marge ou au-dessous de l’humain, de nains, de fées, de centaures, de satyres, de démons et de diables, constituait l’inestimable prélude à la justification des aspirations du moi et de la souveraineté de l’individu : la liberté que l’on reconnaissait à tel dieu contre d’autres dieux, on finissait par se l’accorder à soi-même contre les lois, les mœurs et contre ses voisins. En revanche le monothéisme, cette conséquence rigide de la doctrine d’un homme normal unique – donc la croyance en un dieu normal, après lequel il n’existe que des divinités fallacieuses et mensongères –, constituait peut-être le plus grand danger auquel l’humanité avait fait face jusqu’alors[3].

Ce passage contient une bonne partie de l’inspiration de Comment peut-on être païen ? D’abord, il y a la thèse que le paganisme est radicalement centré sur l’homme. Par cela je ne veux pas dire l’affirmation que le paganisme serait particulièrement propice à l’épanouissement humain, une proposition en faveur de laquelle de bons arguments ont été exposés ailleurs. Je veux plutôt dire quelque chose de beaucoup plus radical : l’idée que l’humain sert de standard suprême concernant la manière dont le monde est mesuré et les dieux créés. Ce dernier point est le second point majeur dans le passage qui semble avoir influencé Benoist : l’affirmation que les dieux et d’autres êtres des mythes païens seraient une invention. De plus, la seule justification pour croire en ces inventions est une sorte d’utilité : la croyance en elles conduit à la « justification des aspirations du moi et de la souveraineté de l’individu ».

L’influence de Nietzsche sur Benoist est, je crois, à la fois positive et négative. Benoist critique à juste titre les néo-païens contemporains qui croient naïvement que nous pouvons simplement sauter plus de mille ans de christianisme et « revenir » aux croyances de nos ancêtres. Il écrit : « L’après-christianisme ne peut être retour ad integrum, ne peut être la simple ‘restitution’ de ce qui a été. … Un nouveau paganisme doit être véritablement nouveau. Dépasser le christianisme exige à la fois de réactualiser son ‘avant’ et de s’approprier son ‘après’ ». En d’autres mots, les prétendus païens d’aujourd’hui doivent se boucher le nez et se demander si l’humanité et le monde n’ont pas appris quelque chose par la rencontre avec le christianisme.

Benoist continue : « C’est [à l’occasion de sa conversion au christianisme] que l’homme européen a pu acquérir la claire conscience qu’il n’appartient pas spécifiquement à la ‘nature’ – qu’il possède une ‘sur-nature’ constitutive, et qu’il peut en acquérir une autre en passant de l’humain au surhumain ». Bref, si je le comprends correctement, Benoist affirme que par le christianisme les hommes ont eu la révélation que leur être transcende ce qui est simplement naturel, et qu’il est possible pour la nature humaine de devenir en quelque sorte « divinisée ». Je suppose que ce dernier message leur fut transmis par la figure du Christ. Certainement, les mystiques allemands sont remplis de l’idée que l’Incarnation n’est pas un événement unique, mais quelque chose qui peut survenir dans chaque âme humaine. Cependant, remarque Benoist, l’Eglise érigea des barrières terrifiantes pour empêcher les individus de réaliser cette « vérité intérieure » du christianisme. Le nouveau paganisme, souligne Benoist, doit être un paganisme qui s’est approprié les vérités sur l’homme qui ont été gagnées par la rencontre avec le christianisme : en particulier la thèse que l’homme est un être surnaturel dont la dignité consiste en son autonomie et sa capacité à l’autocréation. Benoist conclut ce passage en affirmant spectaculairement que « Le paganisme de l’avenir sera un paganisme faustien »[4].

Dans ce qui précède, Benoist est largement en accord avec Nietzsche. Dans Le crépuscule des idoles, dans un passage intitulé « A dire à l’oreille des conservateurs », Nietzsche écrit : « Ce qu’on ne savait pas autrefois, ce qu’on sait aujourd’hui, ce qu’on pourrait savoir – c’est qu’une formation en arrière, une régression, en un sens quelconque, à quelque degré que ce soit, n’est pas du tout possible »[5]. Il est impossible de « revenir en arrière ». Dans la Généalogie de la morale, Nietzsche présente un portrait de nos ancêtres préchrétiens, dont il parle comme étant le type du « maître ». Leur système de valeurs est un système naturel : force, santé, et courage sont célébrés, alors que la faiblesse, la débilité et la couardise sont méprisées. Si Nietzsche admire clairement les maîtres, il ne croit pas que nous puissions revenir en arrière pour être comme eux. Les maîtres d’origine étaient naïfs, des proies faciles pour les pourvoyeurs de la « moralité d’esclaves » qui inversèrent leurs valeurs et les transformèrent en champions des faibles – des champions remplis de culpabilité. Par cette rencontre avec la morale des esclaves, aussi terrible que cette rencontre ait pu être, la race humaine sortit de son enfance et au moins quelques-uns de ses membres sont maintenant capables de regarder sans illusions le phénomène des valeurs lui-même, et de connaître les vraies sources d’où proviennent les vraies valeurs. Ce sont, bien sûr, les Übermenschen ou surhommes. Nietzsche nous défend de repartir en arrière, et nous exhorte à aller de l’avant et à ouvrir la voie à la naissance d’humains qui sont en réalité, pour utiliser le terme de Benoist, des surhumains.

Autant que je puisse le voir, la seule différence significative entre les visions de Benoist et de Nietzsche est que Benoist choisit d’appeler les surhommes « les nouveaux païens ». Mais les désigner de cette façon semble, au mieux, une demi-vérité. Les surhommes de Nietzsche possèdent certaines caractéristiques en commun avec leurs ancêtres païens et « maîtres » (telles qu’une attitude héroïque devant la vie). Mais dans la dialectique de Nietzsche, le surhomme représente une étape dans l’évolution humaine, qualitativement différente de celle des maîtres. Cette différence qualitative se concentre sur l’abandon par le surhomme des illusions de toutes sortes, incluant les illusions religieuses (et Nietzsche considère que toute religion est illusoire). Si les « païens » de Benoist sont essentiellement identiques aux surhommes de Nietzsche, alors ce que Benoist nous propose est un paganisme non-religieux, un paganisme sans dieux. Et ceci entraîne une question évidente : pourquoi Benoist utilise-t-il même le terme « paganisme » ? Essentiellement, ce que Benoist nous présente est un humanisme athée qui se réapproprie certaines des attitudes et des valeurs des anciens païens, mais qui évite leur religion. En exposant cet humanisme, Benoist fait de nombreuses remarques qui sont vraiment brillantes. Mais je ne puis appeler cela du paganisme.

3. Les dieux & le Bien

Examinons de plus près le traitement des aspects religieux du paganisme par Benoist, en particulier son traitement des dieux. Soit dit au passage, je trouve étrange d’utiliser un terme comme « l’aspect religieux » du paganisme parce que pour les païens il n’y avait pas de domaine « laïc » : leur orientation vers le divin structurait tous les aspects de leurs vies. L’une des difficultés avec la vision du paganisme de Benoist – peut-être la difficulté majeure – est son affirmation tacite que nous pouvons avoir les vertus et l’« idéologie » du paganisme sans avoir les dieux.

Benoist écrit à un endroit que « s’il y a une différence de niveau entre les dieux et les hommes, il n’y a pas de différence radicale de nature. Les dieux sont faits à l’image des hommes »[6]. Cependant, il est certainement vrai de dire qu’en règle générale les gens imaginent leurs dieux sous une forme humaine, avec des émotions humaines, mais cela ne signifie pas forcément qu’ils fabriquent leurs dieux. L’expérience des dieux dans le polythéisme était universellement concrétisée sous la forme de caractéristiques humaines ou animales, ce qui rendait les dieux accessibles à tous. Mais il y a des niveaux dans toute religion, et atteindre les plus hauts niveaux implique habituellement la compréhension que l’iconographie des dieux et les descriptions de leurs actions ne doivent pas forcément être prises à la lettre. Le fait que nous ayons anthropomorphisé nos dieux ne signifie pas que nous les ayons inventés.

On pourrait être porté à croire que j’ai peut-être lu Benoist d’une manière trop littérale, mais à un autre endroit il dit très clairement qu’il pense que les dieux sont des inventions humaines : « ‘Créateur’ de la nature, l’homme est également créateur de dieux. Il participe de Dieu chaque fois qu’il se dépasse, chaque fois qu’il atteint aux limites du meilleur et du plus fort de lui-même »[7]. C’est du « paganisme » à travers l’idéalisme de Fichte, Hegel, ou  Feuerbach, au choix : il n’y a pas de divin indépendant de l’homme ; l’homme « réalise » le divin dans le monde chaque fois qu’il se dépasse lui-même.

De même que les hégéliens soulignaient (d’une manière pas très convaincante) que leur maître ne voulait pas transformer l’homme en Dieu, Benoist souligne qu’il ne s’agit pas, dans le paganisme, de mettre l’homme ‘à la place de Dieu’. … L’homme n’est pas Dieu, mais il peut participer de Dieu, tout comme Dieu peut participer de lui »[8]. Mais étant donné que dans la philosophie de Benoist « Dieu » a le statut d’une sorte d’idéal régulateur, et non d’une réalité objective, un tel langage est trompeur. Beaucoup plus tôt dans le livre, il écrit :

…il n’y a pas besoin de ‘croire’ en Jupiter ou en Wotan – ce qui n’est toutefois pas plus ridicule que de croire en Iahvé – pour être païen. Le paganisme aujourd’hui ne consiste pas à dresser des autels à Apollon ou à ressusciter le culte d’Odin. Il implique par contre de rechercher, derrière la religion, et selon une démarche désormais classique, ‘l’outillage mental’ dont elle est le produit, à quel univers intérieur elle renvoie, quelle forme d’appréhension du monde elle dénote. Bref, il implique de considérer les dieux comme des ‘centres de valeurs’ (H. Richard Niebuhr), et les croyances dont ils font l’objet comme des systèmes de valeurs : les dieux et les croyances passent, mais les valeurs demeurent[9].

Ce que Benoist semble dire ici, c’est que les dieux représentent des valeurs fondamentales : croire aux dieux, c’est « enchâsser » ces valeurs. Benoist cherche à faire revivre ces valeurs païennes, mais leur incarnation en « dieux » n’est pas une chose à laquelle nous devons forcément croire.

En mettant de coté la question de savoir si cela est une compréhension correcte des divinités païennes, la discussion des valeurs païennes par Benoist est problématique étant donné son traitement nietzschéen des valeurs en tant que telles. A plusieurs reprises, Benoist avance l’opposition typiquement nietzschéenne à l’idée de valeur « objective ». Il écrit : « L’éthique est une donnée fondamentale dans le paganisme, mais il n’y a pas de moralisation universelle. Ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de valeurs dans le monde autres que celles résultant de nos initiatives et de nos interprétations ». Il fait suivre immédiatement par une ligne de Nietzsche : « Il n’y a pas de phénomènes moraux, il n’y a que des interprétations morales des phénomènes »[10].

Mais l’affirmation d’un relativisme moral (ou ce qui semble être un relativisme moral) par Benoist est tout aussi problématique que celle de Nietzsche. L’idée que la croyance en une vérité morale objective engage forcément quelqu’un à croire en des « objets » moraux (comme les formes de Platon) est trompeuse. S’il n’existe pas de choses morales, seulement des « interprétations » morales des choses, peut-il y avoir des raisons de préférer certaines interprétations à d’autres ? Benoist écrit certainement comme s’il pensait que le paganisme est objectivement meilleur que le monothéisme. Il présente quelque deux cent pages d’arguments à l’appui de ce jugement de valeur, pour (apparemment) nous convaincre que cela est vrai. Cela ne constitue-t-il pas une sorte de moralisation universelle ? On rencontre la même difficulté chez Nietzsche : il affirme une position « perspectiviste » concernant les valeurs, mais écrit ensuite comme si la moralité des maîtres était vraiment supérieure à la moralité des esclaves. A un autre endroit, il établit la « volonté de puissance » comme un standard absolu de valeur : tout ce qui favorise la volonté de puissance est bon, etc.

Encore une fois, tout comme chez Nietzsche, l’engagement de Benoist en faveur du relativisme moral découle de son engagement en faveur d’un relativisme général concernant la vérité en tant que telle. A la fin du livre il écrit que se revendiquer du paganisme « n’implique plus de rechercher une ‘vérité’ objective extérieure au monde, mais d’en créer une volontairement à partir d’un nouveau système de valeurs » [11]. Mais qu’est-ce que cela peut signifier ? Je comprends ce que signifie découvrir la vérité. Par exemple, en lisant Benoist, j’ai découvert que les Grecs avaient érigé un temple au « dieu inconnu ». Je n’avais jamais entendu parler de cela avant. Peu après avoir lu cela, j’ai ouvert un e-mail qui semblait être une communication personnelle, et j’ai alors découvert qu’en fait c’était un spam. Je confesse cependant que je n’avais aucune idée de ce que cela signifie de créer la vérité. Ici encore, on rencontre le même problème chez Nietzsche. Benoist et Nietzsche veulent-ils dire que nous finissons simplement par « fabriquer » la vérité, et qu’ensuite nous décidons de croire en elle ? Je ne peux parvenir à croire que c’est ce qu’ils veulent dire.

Les deux hommes ont entièrement raison de rejeter l’idée qu’il n’existe qu’une vérité se trouvant « à l’extérieur » du monde. Cependant, inférer de cela que la vérité est entièrement subjective et laissée aux caprices d’individus ou de groupes, est un énorme illogisme. Là se trouve le problème-clé avec l’approche de Benoist concernant la vérité et les valeurs : il a simplement accepté la prémisse du monothéisme, selon laquelle le seul standard d’objectivité devrait se trouver à l’extérieur du monde. Rejetant l’idée qu’il existe un tel standard transcendant, il en tire la conclusion que l’objectivité est donc impossible. C’est un trait récurrent parmi les intellectuels français ; on le trouve, par exemple, chez Jean-Paul Sartre.

Je me souviens qu’il y a plusieurs années, j’avais assisté à une conférence d’un historien distingué, qui parlait du problème de l’interprétation dans l’histoire. En particulier, il s’opposait à l’affirmation subjectiviste selon laquelle il n’y aurait pas de vérité en histoire, seulement des interprétations, et que des interprétations différentes seraient également valables. Il dit : « Dans des années, des historiens discuteront encore des motivations de l’Allemagne dans l’invasion de la Pologne. Les interprétations contradictoires abonderont. Mais j’en connais une qui ne sera jamais avancée : personne ne dira jamais que la Pologne a envahi l’Allemagne ». Il y a des limites à l’« interprétation ». La validité des théories et des interprétations dépend toujours des preuves, et de considérations comme la cohérence, le caractère complet, et le pouvoir d’explication. Ces standards ne sont pas la propriété d’une culture ou d’une période historique particulières ; aucune déité transcendante ne les a décrétés, ni aucun homme, mais ils nous régissent cependant. Nous savons cela, parce que toutes les tentatives pour les contester finissent par faire involontairement appel à eux.

On objectera cependant que la vérité concernant l’identité d’un envahisseur est très différente de la vérité concernant les valeurs morales ou religieuses. La première peut être évaluée sur la base des preuves, les secondes ne le peuvent pas. Mais une telle attitude emprunte à nouveau à l’un des produits les plus pernicieux du monothéisme : l’idée que tous les standards de valeur se trouvent à l’extérieur du monde, et que la connaissance que nous avons de ce monde est donc sans valeur. Puisque la plupart des Occidentaux modernes ne croient plus en des sources de valeur extérieures au monde, toutes les affirmations de valeur sont donc déclarées « non-scientifiques » et subjectives. Mais peut-il y avoir des sources de valeur objectives dans le monde ? Et ne serait-ce pas cela, une voie véritablement païenne pour approcher la question des valeurs ?

En formulant sa théorie des valeurs païennes, Benoist aurait dû se tourner non vers Nietzsche mais vers Aristote, qui était un véritable païen. Chez Aristote, la base objective des valeurs est l’épanouissement humain (eudaimonia). L’éthique aristotélicienne fait l’affirmation simple et irréfutable qu’avec le temps nous avons découvert que certains comportements et modes de vie tendent à être favorables à la survie et au bonheur humains, alors que d’autres ne le sont pas. Le fondement de certaines de ces affirmations peut être purement biologique et psychologique, alors que le fondement de certaines autres concerne la dynamique des relations interpersonnelles. Par exemple, Aristote suggère dans le Livre I de L’éthique à Nicomaque que c’est une chose risquée de fonder sa vie sur la recherche de l’approbation des autres, car cela nous rend trop dépendants d’eux et trop vulnérables à leur jugement, si ces autres retirent leur approbation. Bref, l’indépendance est désirable. En général, concernant ce qui est bon pour les êtres humains, Aristote fait des affirmations qui sont universellement valables – mais à aucun moment il ne fait appel au genre de standard transcendant auquel Benoist pense qu’il faut faire appel pour que des affirmations de valeur soient rendues objectives.

Le relativisme de Benoist n’est pas seulement un trait de son nouveau paganisme nietzschéen : il affirme que c’était aussi le point de vue des anciens païens. Benoist cite Ernest Renan : « Les peuples indo-européens, avant leur conversion aux idées sémitiques, n’ayant  jamais pris leur religion comme la vérité absolue, mais comme une sorte d’héritage de famille ou de caste, devaient rester étrangers à l’intolérance et au prosélytisme »[12].

En laissant de coté la signification de la « vérité absolue », dont une discussion ne pourrait que nous enliser inutilement, que fait Benoist du phénomène de syncrétisme pratiqué par les Indo-Européens ? Dans sa Guerre des Gaules, César identifie les déités germaniques à ses propres dieux romains (par ex. Odin ou Wotan est identifié à Mercure). Les Grecs virent leurs dieux dans le panthéon hindou quand, conduits par Alexandre le Grand, ils entrèrent en Inde en 327 av. J.C. Les Indo-Européens ne limitèrent pas cette procédure à leurs propres peuples. En Egypte, les Grecs identifièrent Thot à Hermès, Imhotep à Asclépios, et Amon à Zeus.

Qu’est-ce que cela révèle sur l’attitude des Indo-Européens, et des païens en général, envers leurs religions, et les religions des autres ? Je pense que cela montre clairement qu’ils pensaient que toutes les religions polythéistes s’inspiraient d’une mystérieuse source commune. Des peuples différents ont donné des noms différents à leurs divinités. Ils ont aussi mis l’accent sur certaines déités, et sur certains aspects de déités, au détriment d’autres. Mais sous ces différences de surface se trouve une identité fondamentale. Quand les païens ne pouvaient pas trouver un homologue à un dieu de leur propre panthéon, ils l’adoptaient simplement (par ex. le culte romain de Mithra). Ceci indique une ouverture à l’idée que d’autres peuples avaient vu des aspects de la divinité qu’eux-mêmes n’avaient pas vus. Derrière cela se trouve la supposition fondamentale qu’il existe une vérité religieuse commune, que tous les peuples la recherchent, et que tous en ont vu certains aspects.

En somme, le relativisme de Benoist concernant la vérité et les valeurs semble être tout à fait étranger au paganisme. Il ne peut pas non plus esquiver ce problème en soulignant que le relativisme, bien que n’étant pas un trait de l’ancien paganisme, serait une composante désirable du nouveau paganisme. Ces difficultés philosophiques avec cette position sont très graves, et probablement insurmontables.

4. Reflexions finales

Ayant maintenant écrit tant de choses critiques envers le néo-paganisme nietzschéen de Benoist, je vais peut-être surprendre les lecteurs en disant que je sympathise avec lui sur de nombreux points. Je dois reconnaître avec Benoist et Nietzsche que nous ne pouvons pas revenir en arrière.

J’écris ces mots alors que je suis dans un Starbucks Coffee. La devanture du magasin consiste en une grande fenêtre, et à travers elle je peux voir en un seul coup d’œil une Pharmacie CVS, un Burger King, un Sizzler, un GNC, et un océan de voitures garées partout, incluant la mienne. Dans cet environnement, il semble absurde de penser à des choses telles que des dieux et des nains, des esprits du lieu, des géants, des ponts arc-en-ciel, et des anneaux de pouvoir. Il semble aussi absurde de penser à des choses comme des héros, et aux vertus d’honneur, de noblesse, et de pureté de cœur. Quand je suis dehors dans la nature et loin de la civilisation moderne, tout cela semble beaucoup moins absurde, même les ponts arc-en-ciel, et j’ai l’impression de comprendre – au moins un peu – pourquoi mes ancêtres avaient les croyances qu’ils avaient. Mais comme la plupart des gens, je suis rarement dehors dans la nature, et je suis absolument attaché aux conforts de la civilisation moderne.

J’ai commencé par penser, avec Benoist, que si le christianisme doit être remplacé par quelque chose d’autre, cela ne peut pas être un retour intégral à l’ancienne religion. En fait, je crois à quelque chose de plus fort que cela : je crois qu’il doit y avoir, en quelque sorte, une sorte de rupture avec le passé. Le polythéisme et le monothéisme de notre passé sont tous deux moribonds, et ont peu à dire concernant notre vie présente. Et nous ne pouvons vivre que dans le présent. Je ne dis pas que nous devrions ignorer le passé. Je reconnais avec Benoist que nous devons comprendre notre situation historique, et je tire aussi beaucoup de plaisir et d’inspiration de l’étude des croyances du passé.

Si quelque chose a effectivement été perdue par l’expérience chrétienne – une vérité que nos ancêtres possédaient –, je crois que la seule manière de la retrouver est de nous ouvrir, d’une manière très particulière, à ce qui pourrait apparaître pour remplir le vide religieux qui est en nous. Nous ne savons pas ce que cela sera, et là-dessus il vaut mieux avoir aussi peu de suppositions que possible. Pour ma part, je crois que le paganisme du passé était fondé sur une authentique expérience religieuse d’une réalité qui existe « dans le monde », mais qui n’est pas une invention humaine. Appelez cela le surnaturel, appelez cela le numineux, appelez cela les dieux, peu importe. C’est la différence fondamentale entre mon idée du paganisme et celle de Benoist. Ce dernier a dit à un autre endroit : « Je n’ai personnellement eu aucune expérience du divin (je suis le contraire d’un mystique). … Je ne me rattache à aucune religion et ne ressens le besoin de me rattacher à aucune. … Dans l’univers du paganisme, je ne suis pas un croyant, mais un familier. J’y trouve plaisir et réconfort, non pas révélation »[13]. Il croit, si je le comprends bien, qu’il n’existe rien « par ici » à rencontrer si nous parvenions à nous ouvrir, alors que je crois vraiment qu’il existe quelque chose par ici. Sa position est fondamentalement athée ; la mienne théiste[14].

Comment parvenir à cette ouverture ? Laissez-moi répondre à cela en indiquant tout d’abord ce qui entrave l’ouverture ou la rend impossible. La mort de l’ouverture, c’est l’anthropocentrisme prométhéen qui caractérise l’homme moderne – l’anthropocentrisme même qui est l’essence du nouveau paganisme de Benoist. Exalter l’homme comme la plus haute chose de l’univers, déclarer que l’homme est la mesure de toutes choses, soutenir que les dieux, la vérité, le bien, et en fait la réalité elle-même sont de son invention, c’est en fait nous fermer à l’immense cosmos, non-humain, qui nous a donné naissance, qui nous abrite, et qui est ici pour nous instruire si nous parvenons à ravaler notre fierté et si nous l’écoutons.

La position que je défends implique un certain type de foi et d’attente. La foi qu’il y ait quelque chose « par ici » qui corresponde, d’une certaine manière, à ce que nos ancêtres appelaient l’expérience des dieux, et l’espérance que si nous réussissons à modifier notre façon d’être, ce quelque chose entrera à nouveau dans nos vies. Mais comment modifier notre façon d’être ? Et en quoi consiste l’ouverture dont j’ai parlé plus haut ? D’abord, l’altération dont je parlais consiste en un retour vers une tradition antérieure. Si je suis sceptique concernant notre capacité à faire revivre les anciennes traditions, j’ai bon espoir que nous pouvons faire revivre ou retrouver la manière d’être qui leur donna naissance. Benoist se rapproche de cela quand il souligne que le paganisme contemporain n’a pas besoin d’impliquer, par exemple, le culte d’Odin, mais qu’il implique « de regarder derrière la religion et … rechercher ‘l’outillage mental’ qui l’a produite, l’univers intérieur qu’elle reflète, et comment le monde qu’elle décrit est appréhendé ».

Dans ce que j’ai dit jusqu’ici, certains lecteurs ont peut-être détecté l’influence de Heidegger. Si le mouvement néo-païen doit s’allier avec un philosophe, je crois que ce devrait être Heidegger, et non Nietzsche. D’après Heidegger, les modernes considèrent essentiellement la terre et tout ce qu’elle porte comme de la matière première à transformer pour satisfaire leurs désirs et se conformer à leurs idéaux. Le résultat est que « sur la terre, sur toute sa surface, se produit un obscurcissement du monde. Les événements essentiels de cet obscurcissement sont : la fuite des dieux, la destruction de la terre, la réduction des êtres humains à une masse, la prépondérance du médiocre »[15].

A l’attitude moderne, Heidegger oppose une manière d’être plus ancienne : Gelassenheit. Les traducteurs de Heidegger traduisent généralement cela par « laisser être ». Gelassenheit est un terme que Heidegger emprunte au mysticisme allemand, dans lequel il est utilisé pour exprimer une attitude d’abandon au monde et à Dieu, pour que Dieu puisse entrer dans l’âme. C’est la négation de l’égoïsme, qui implique une attitude agressive et manipulatrice envers Dieu et le monde : soulignant qu’ils doivent servir nos intérêts, se conformer à nos désirs, et en général être seulement ce que nous faisons d’eux. Dans son éthique, Kant proclame que nous devons « agir en sorte que nous traitions l’humanité, en nous-mêmes ou dans un autre, toujours comme une fin-en-soi et jamais comme un moyen seulement ». La Gelassenheit peut être vue comme une extension de cela à tous les êtres : en un certain sens nous devons regarder tous les êtres (naturels) comme des fins-en-soi, et jamais les traiter simplement comme des moyens.

Le sens de Gelassenheit est difficile à exprimer. La meilleure expression de ce que Heidegger veut dire est peut-être le concept de « wu weï » dans le Tao-te-King de Lao-Tseu[16]. Wu wei est souvent traduit par « non-action ». Lao-Tseu écrit : « Le sage est voué à la non-action » [17]. Mais cela ne signifie pas littéralement ne rien faire. Cela signifie une approche de la vie dans le monde qui ne soit pas un arraisonnement ou un contrôle. Cela signifie apprendre la nature des choses afin d’utiliser sans détruire. Cela signifie aller avec le courant, plutôt que contre lui. Cela signifie l’ouverture aux choses elles-mêmes, au lieu de les voir simplement selon nos propres souhaits ou théories. Examinons les deux passages suivants du Tao-te-King :

Qui cherche à façonner le monde,
Je vois, n’y réussira pas.

Le monde est un vase spirituel
Et ne peut pas être façonné.

Qui le façonne le détruira.
Qui le saisit le perdra.[18]

Et :

Qui agit échoue.
Qui retient perd.
Par conséquent le Sage
N’agit pas
[Wu wei]
Et ainsi n’échoue pas,
Ne retient rien
Et donc ne perd rien.[19]

Benoist conteste la conception populaire, rousseauiste, du paganisme, qui voit un retour au paganisme comme un « retour à la nature ». Benoist affirme, à juste titre, que l’être humain est davantage qu’un simple être naturel, que l’homme se trouve en un certain sens en-dehors de la nature. Se référant à l’idée des trois « fonctions » indo-européennes de l’historien Georges Dumézil, il remarque astucieusement que l’idée « naturaliste » du paganisme est, au mieux, un paganisme de la « troisième fonction » vu à travers la lunette du romantisme des XVIIIe et XIXe siècles. Mais lorsqu’il tente de formuler ce qu’est la dimension surnaturelle de l’être humain, Benoist retombe dans sa vision faustienne : l’homme est l’être qui tente d’imprimer sa volonté à toute la nature ! Il cite les idées de Nietzsche et remarque, sur un ton approbateur, que Nietzsche nous dit que « l’homme ne peut pleinement dominer la terre que s’il peut pleinement se dominer »[20].

Heidegger aussi pensait que l’homme a un pied en-dehors de la nature. Il pensait, cependant, que cela ne consiste pas en notre aptitude à nier la nature et à la refaçonner, mais plutôt en notre aptitude à laisser les choses être, et à laisser la vérité être. La vérité, pour Heidegger, n’est pas quelque chose d’écrit, mais plutôt un événement : un dévoilement de la manière dont les choses sont (et non pas une « création », comme pour Nietzsche et Benoist). La nature humaine consiste à être cet être qui dévoile la vérité.

Dans un entretien avec Benoist publié une décennie après la parution de l’édition française d’origine de Comment peut-on être païen ?, l’interviewer, Charles Champetier, dit : « Le ton de Comment peut-on être païen ? était assez nietzschéen. Mais depuis, tes écrits sur le sacré … paraissent plus volontiers inspirés par Heidegger » [21]. Dans sa réponse, Benoist reconnaît l’influence de Heidegger sur sa pensée, et déclare : « je crois que le paganisme trouve lui-même sa source dans l’étonnement, dans le regard étonné qui se pose sur le monde et [dans] cette question fondamentale : comment se fait-il qu’il y ait quelque chose, et non pas rien ? »[22].

Plus tôt dans le même entretien, Champetier remarque : « On a parfois l’impression que Dieu est absent du néo-paganisme », et souligne que certains ont suggéré que le néo-paganisme était une forme d’athéisme. Il demande ensuite : « le paganisme suppose-t-il une foi ou une croyance ? ». Dans sa réponse, Benoist conteste (à juste titre) l’idée que les païens « adoraient » leurs dieux de la même manière que les chrétiens adorent Dieu, mais il semble s’être éloigné de l’affirmation, qu’il fait dans Comment peut-on être païen ?, que les dieux sont simplement une invention humaine. Il poursuit en disant : « Je pense … que le paganisme est incompatible avec l’athéisme, si l’on définit ce dernier comme la négation radicale de toute forme de divin ou d’absolu. J’ajouterai que le paganisme n’est pas non plus ‘prométhéen’, mais implique au contraire le refus de cette hybris titanesque qui conduit l’homme à destituer les dieux dans le vain espoir de se mettre à leur place »[23].

Dans un autre ouvrage ultérieur, Benoist dit des dieux païens : « La question n’est pas de croire en leur existence, mais de s’éveiller à leur présence » [24]. Cela est exactement vrai. La seule manière de faire vraiment revivre le paganisme préchrétien serait de faire revivre l’attitude envers le monde qui permettait aux « dieux » de se manifester d’abord aux êtres humains. Au minimum, nous devrions revenir à la terre et au présent et redevenir des mortels, des êtres qui reconnaissent leurs limitations, et qui reconnaissent que ces limitations les définissent et délimitent leur pouvoir.

Regarde la soie naturelle ; conserve le bois intact.
Le Moi diminue ; le désir disparaît.[25]

Nous devons créer un espace en nous-mêmes et dans notre monde, où les choses numineuses et mystérieuses pourront à nouveau se manifester.

Je suppose que de nombreux lecteurs trouveront ces prescriptions extrêmement vagues, difficile à mettre en œuvre, et peut-être même « romantiques ». En fin de compte, d’un point de vue heideggérien (et c’est tout ce que je tente d’exposer ici), on ne peut guère en dire plus. En effet, certains heideggériens objecteraient que j’en ai déjà trop dit. Heidegger dit très clairement que nous ne pouvons rien « faire » pour inaugurer un nouvel âge et faire revenir les dieux[26]. Supposer que nous pouvons « faire » quelque chose, que nous pouvons concevoir un plan ou une méthode pour revenir à quelque manière d’être pré-moderne est en soi un type de pensée qui est d’une nature pleinement moderne. La principale caractéristique de la modernité est l’idée que tout — la nature, la nature humaine, l’histoire, la conscience, et même le surnaturel — est  manipulable ; nous devons seulement trouver la bonne technique, et le monde sera sous notre contrôle.

Pour Heidegger, la chose la plus a-moderne que nous pouvons faire, la seule chose que nous pouvons faire pour combattre la modernité, est d’abandonner l’idée que nous pouvons « faire » quelque chose. Ce type de pensée est typique du taoïsme :

Mieux vaut être comme l’eau,
Qui bénéficie des dix mille choses
Et qui ne lutte pas.
Occupant la position dédaignée de tous les humains,
Elle est toute proche du Tao.[27]

La chose la plus puissante que l’on puisse faire, quelquefois, est d’abandonner la tentative de faire quoi que ce soit. Peut-être est-ce dans cet abandon que l’espace dont j’ai parlé précédemment s’ouvrira, permettant aux dieux de réintégrer les vies spirituelles des Occidentaux. Alors peut-être, mais peut-être pas.

Collin Cleary

Notes

Originellement publié dans TYR: Myth—Culture—Tradition, vol. 3, ed. Joshua Buckley and Michael Moynihan (Atlanta: Ultra, 2007), 429–48.

[1] Alain de Benoist, On Being a Pagan, ed. Greg Johnson, trans. Jon Graham (Atlanta: Ultra, 2004).

[2] Benoist, On Being a Pagan, 5.

[3] Cité dans Benoist, On Being a Pagan, 114.

[4] Benoist, On Being a Pagan, 168.

[5] Friedrich Nietzsche, Twilight of the Idols, in The Portable Nietzsche, ed. and trans. Walter Kaufmann (New York: Penguin Books, 1982), 546. Plus loin dans ce passage, Nietzsche affirme : « On n’y peut rien : il faut aller de l’avant — pas à pas plus avant dans la décadence (c’est là ma définition du progrès  moderne…). On peut entraver ce développement et ainsi endiguer la dégénérescence, la concentrer et la rendre plus véhémente et plus soudaine : on ne peut rien faire de plus ».

[6] Benoist, On Being a Pagan, 33.

[7] Benoist, On Being a Pagan, 156.

[8] Benoist, On Being a Pagan, 177–78.

[9] Benoist, On Being a Pagan, 15–16.

[10] Benoist, On Being a Pagan, 186.

[11] Benoist, On Being a Pagan, 199–200.

[12] Cité dans Benoist, On Being a Pagan, 115.

[13] Alain de Benoist, “Thoughts on God,” trans. Jon Graham, TYR: Myth—Culture—Tradition, vol. 2, 74–75.

[14] Etant donné ses prémisses essentiellement athées, on pourrait même se demander pourquoi Benoist se préoccupe du néo-paganisme. Je crois que la réponse est politique. Le paganisme sans dieux est une autre forme de « politique identitaire » européenne, et Benoist est surtout connu comme le principal penseur de la « Nouvelle Droite » française. Comme nous le verrons, cependant, l’approche plus récente de Benoist envers le néo-paganisme est authentiquement religieuse et plus que simplement politique.

[15] Martin Heidegger, Introduction to Metaphysics, trans. Gregory Fried and Richard Polt (New Haven: Yale University Press, 2000), 47. Je triche un peu ici, puisque cette citation vient du « premier Heidegger », alors que les idées que je discute viennent en fait du « dernier » Heidegger de « La  question de la technologie ». Mais je suis sceptique concernant les études des philosophes qui divisent nettement leurs idées en périodes « précoce » et « tardive ».

[16] Pas mal de choses ont été écrites sur la similarité entre la pensée de Heidegger et la philosophie asiatique, et même sur les influences asiatiques sur sa pensée. Voir, for exemple, Reinhard May, Heidegger’s Hidden Sources, trans. Graham Parks (London: Routledge, 1996). L’auteur inclut un chapitre intitulé « Tao : Voie et vision ».

[17] Lao-Tzu, Tao Te Ching, trans. Burton Watson (Indianapolis: Hackett Publishing, 1993), 3.

[18] Tao Te King, 29.

[19] Tao Te King, 64.

[20] On Being a Pagan, 200.

[21] Charles Champetier, “On Being a Pagan, Ten Years Later: An Interview with Alain de Benoist,” trans. Elizabeth Griffin, TYR, vol. 2, p. 102.

[22] “On Being a Pagan, Ten Years Later,” 103.

[23] Benoist, “On Being a Pagan, Ten Years Later.”  93.

[24] Benoist, “Thoughts on God,” 65.

[25] Tao Te King, 19.

[26] Je soulignerai, pour ne pas égarer les lecteurs non familiarisés avec Heidegger, que ce dernier ne se considérait pas comme païen et ne se préoccupait pas de l’idée d’un retour aux dieux. Heidegger utilise des phrases comme « la fuite des dieux » pour décrire la modernité, et chacun sait qu’il déclara dans une interview publiée après sa mort que « seul un dieu peut encore nous sauver ». Cependant, il semble avoir utilisé des termes comme « dieux » et « Dieu » dans un sens largement figuratif. Je crois que si nous prenons délibérément de tels usages à la lettre, alors on peut penser que Heidegger dit quelque chose d’une importance vitale pour le néo-paganisme (cependant, même s’il n’avait jamais fait allusion aux « dieux », je soulignerais quand même l’importance de sa pensée).

[27] Tao Te King, 8.

samedi, 11 février 2012

Contre la pensée unique


Claude Hagège : "Contre la pensée unique" par FranceInfo

Claude Hagège dénonce la suprématie de l'anglais qui véhicule une pensée fondée sur l'argent.

vendredi, 10 février 2012

Et si le politicien descendait bel et bien du singe?

9782738126986.jpgSale temps pour l'homo politicus qui devrait y penser à deux fois avant de dénoncer l'attitude primitive de ses adversaires, avant de faire des singeries sur la place publique ou pire, avant de remettre sérieusement en question la théorie de l'évolution de Charles Darwin. Par respect pour les siens.

C'est que sous l'effet de la communication politique, des faiseurs d'images, de l'information en continu ou encore de l'effritement du débat et du monde des idées dans la société, l'homme politique ne s'est jamais autant rapproché, dans sa pratique politicienne, du singe et plus particulièrement du chimpanzé, estime le paléoanthropologue français Pascal Picq, auteur de L'homme est-il un grand singe politique? (Odile Jacob). Un rapprochement facilement perceptible au quotidien, dit-il, et qui devrait inciter à l'avenir les politicologues à se faire éthologues, ces fins observateurs du comportement des mammifères. Et inversement.

«Rien ne serait plus normal», lance, confortablement installé dans un canapé, le spécialiste du primate et de l'humain, maître de conférences à la Chaire de paléoanthropologie et préhistoire du Collège de France. L'animal pensant est de passage à Montréal cette semaine à l'invitation de l'émission d'affaires publiques Bazzo.tv (Télé-Québec) à laquelle il va participer ce soir à titre d'invité principal.

«La télévision, les communicateurs politiques ont changé la donne de la politique. Conséquence: pour éviter les bourdes, les politiciens n'osent plus parler. Ils sont davantage dans l'image et le comportement que dans le discours. Et, en ce sens, ils se rapprochent désormais des maîtres de la politique sans langage, c'est-à-dire les chimpanzés.»

Assassinat politique pour se débarrasser d'un rival dans une course à la chefferie, serrage de mains en rafale pour se rapprocher de l'électeur ou du puissant financier, coup de gueule, jeu de coulisse, avec intrigues sexuelles, l'homo politicus des temps présents n'a finalement rien inventé, donnant raison en partie à Aristote qui a qualifié l'humain de «zoon politikon», d'animal politique, et aux éthologues qui, au fil des années ont compris en observant les chimpanzés que «les racines de la politique sont plus anciennes que l'humanité», écrit Pascal Picq.

Cette famille d'hominidés qui englobe les chimpanzés communs et le bonobo est en effet «machiavélique, parfois même démoniaque», «très douée pour la politique» et le pouvoir de ses élites dépend des «capacités des individus à constituer des coalitions et des alliances dans le but de monter dans la hiérarchie et de se maintenir dans l'exercice du pouvoir, de gagner les privilèges et d'en assumer plus ou ou moins bien les obligations morales envers ses alliés et les autres», ajoute l'auteur qui, en 2007, a signé également l'excellent Lucy et l'obscurantisme (Odile Jacob).

La planète des singes

À une époque où pour atteindre le sommet, «il est préférable d'avoir la meilleure image possible que le meilleur programme», résume le paléoanthropologue, la distance entre les deux univers politiques, celui de l'humain et celui du chimpanzé, tend donc à diminuer. Un peu parce que les politiciens se font plus singes. Un peu aussi parce que le chimpanzé «est plus humain qu'on le pensait».

Conséquence, cette politique sans langage, qui au Québec s'éloigne des grandes envolées discursives des Jean Lesage, Henri Bourassa, René Levesque, Pierre Bourgault ou de l'oublié Armand Lavergne, pour se concentrer sur la couleur d'un carré Hermès ou l'attitude d'un candidat par rapport à son téléscripteur, donne aujourd'hui un avantage aux rois de l'épouillage, base du comportement du chimpanzé qui, par ce geste sanitaire, lui permet d'avoir des relations avec les autres, dit-il. «Jacques Chirac en France était très bon là-dedans», en ne rechignant pas devant une andouillette partagée avec un citoyen lambda. Idem pour «Barack Obama, qui donne régulièrement des sueurs froides à ses services de sécurité en se rapprochant des gens pour les toucher ou leur parler».

«Les liens entre les individus se tissent au travers de séances d'épouillage soutenues et le partage de nourriture, écrit Picq. Ils installent des relations de réciprocité qui se révèlent précieuses dans les conflits» qui, en politique humaine comme en politique des singes, sont nombreux et conduisent parfois au drame.

Meurtre pour le pouvoir

Le primatologue néerlandais Frans de Waal a été témoin de la chose au zoo d'Arnhem, au pays des canaux et des moulins, en assistant au meurtre d'un chimpanzé fomenté par deux mâles coalisés, rapporte Picq dans son bouquin. Dans cette communauté, en cage comme en pleine nature, ce genre de violence pour se débarrasser d'un rival — souvent symbolique dans le monde des humains — est monnaie courante et implique aussi parfois des femelles dont leur rôle, dans cette politique du singe, n'est pas à négliger.

«Il y a le pouvoir formel et les réseaux informels qui permettent de le maintenir et dans lesquels les femelles occupent une place importante», dit Picq en évoquant quelques intrigues à saveur sexuelle qui viennent parfois pimenter les rapports de force entre hominidés. Un doute? Chez les bonobos, une femelle peut briser une coalition en formation qui menace un mâle dominant. «Elle se pliera par la suite à un accouplement avec les deux protagonistes pour aider à faire passer la pilule», résume le paléoanthropologue.

Dans cette mise en parallèle amusée et amusante, l'homme évite, à quelques exceptions près, de nommer, de mettre un visage connu sur un comportement animal. «Je ne voulais pas faire dans la caricature, dit-il. Je voulais seulement écrire un essai d'anthropologie évolutionniste de la politique.» Mais il se plie toutefois au jeu des comparaisons entre certaines tribus de singes et des formations politiques.

Ainsi, l'extrême gauche politique serait, selon lui, incarné dans la sphère animale par les cercopithèques, ces petits singes à longue queue qui «crient beaucoup et agissent peu», des bêtes outrées en somme qui se nourrissent des fruits de la nature, vont parfois voler dans des champs cultivés et se tiennent en groupe restreint, explique l'auteur.

La droite pragmatique et intrigante, quant à elle, trouve certainement ces racines chez la communauté des macaques, un groupe dont les «fossiles vivants sont encore actifs», où la hiérarchie est stable et où le pouvoir repose non pas sur la force, mais sur la capacité à «nouer des relations avec des alliés». Et forcément, «toute ressemblance avec des personnages ou des groupes politiques connus n'est pas coïncidence fortuite», comme le dit l'auteur qui avoue, avec son bouquin, ne chercher rien d'autre qu'à souligner nos «archaïsmes culturels» en passant par les chimpanzés.

Cette description des origines naturelles de la politique se veut d'ailleurs sans cynisme, sans ironie, mais avec un constat toutefois: «Si Aristote revenait sur terre, il serait effaré par la médiocrité de nos arènes médiatiques», écrit-il. Médiocrité qui, à l'image des singes dans une cage au zoo, a le mérite de divertir pour, sous la houlette d'un paléoanthropologue, mieux faire réfléchir.

lundi, 19 décembre 2011

Éloge des frontières

arton7947-55472.jpgÀ l’heure du nomadisme numérique et du "mainstream "culturel, du patchwork artistique et de la pensée kitsch, du transnationalisme vert et du tourisme humanitaire, de la finance planétaire et de la consommation globalisée, Régis Debray invoque le Dieu Terme, cette divinité romaine de la frontière, démonisé par les mondialistes, les europhiles, les amoureux du trans, de l’alter et de l’inter, et tous ceux qui ne jurent que par le pacifisme messianique des citoyens du monde.

Il s’emploie à dédiaboliser les frontières et à démystifier l’idéologie sans-frontiériste pour mieux critiquer les effets toxiques de la mondialisation libérale. Dans son dernier livre, L’éloge des frontières, en réactionnaire frondeur, il invite même à penser à contre-courant et exhorte le lecteur à défendre un « devoir de frontière ».

Les maladies de peau du monde global

La peur a donc changé de camp. Hier, c’était le vide des espaces infinis qui suscitait l’effroi.

Aujourd’hui, au contraire, l’informe « borderless world » rassure et ce sont les bornes de démarcation qui angoissent. Ce renversement de paradigme inquiète Régis Debray qui constate que la ghettoïsation, le communautarisme ethnique, l’intégrisme religieux, le narcissisme local du chauvinisme, la désacralisation des valeurs républicaines et religieuses, mais aussi le pessimisme ambiant, l’incivilité, l’indécence, résultent directement d’un déficit de frontière et non pas d’un excès, comme l’idéologie sans-frontiériste tend à le faire croire.

Sous la plume de Debray, le dogme d’un monde sans frontière nécessairement bon se fissure. L’abolition des frontières a pour conséquence paradoxale la création de lignes de fractures sociales et culturelles qui ébranlent la cohésion nationale. C’est « le retour du refoulé », « la société de l’apartheid » au sein du monde global, le cloisonnement du mur qui isole dans la fusion de la Tour de Babel qui englobe. « Les intégrismes religieux sont les maladies de peau du monde global où les cultures sont à touche-touche. ». Debray tire la sonnette d’alarme : mondialisme et communautarisme ne sont pas concomitants mais corollaires.

Plongée dans un tohu-bohu informel, l’époque postmoderne vit à rebours de la création divine. Au nom du droit à la différence, la confusion des genres, des sphères et des âges a obtenu gain de cause. Bilan de cet inquiétant imbroglio : désorientation, désenchantement, désaffiliation et fractures haineuses.

Alors Debray se fiche pas mal de susciter les crispations des apôtres de la France multiculturelle pour qui réhabiliter la frontière équivaut à une régression fasciste et xénophobe du progressisme libertaire. Debray persiste et signe. Il est urgent de retracer des lignes si on veut sortir de cette situation mortifère et éviter que le ciel nous tombe sur la tête.

Comment une population devient peuple

Loin d’être liberticide, la frontière est, au contraire, productrice, parce qu’elle permet la « mise en forme symbolique d’un chaos ». Debray ressuscite son pouvoir créateur. Certes, la frontière coupe et sépare, mais c’est pour mieux faire émerger la singularité dans un ensemble informel.

Debray fait ainsi de la frontière « l’opération par laquelle une population se mue en peuple ».

De même que la vie commence par la coupure du cordon, un peuple se forme en se séparant. La frontière le délimite non pas pour l’enfermer, mais pour poser sa différence dans l’indifférencié du monde global. Sans ligne de démarcation qui sépare le dedans du dehors, l’autorisé de l’interdit, le transcendant de l’immanent, le privé du public, pas de peuple possible.

On comprend alors que dans un espace mondialisé, où tout se vaut et donc plus rien ne se différencie où tout est délié et donc plus rien n’unit, les citoyens ne peuvent ni se reconnaître, ni s’approprier le territoire et encore moins faire le lien avec leurs compatriotes.

Un territoire qui se décompose en perdant tous les repères identitaires, historiques et relationnels ne peut satisfaire le besoin d’appartenance de ses habitants qui vont chercher dans le « marxisme, personnalisme, islamisme, bouddhisme, écologisme, etc. (…) un palliatif au déracinement ». Sans dehors qui délimite et qui structure, le dedans se vide de sa contenance et s’autodétruit parce qu’il ne fait plus sens et n’engendre que des passions tristes.

Sous l’angle de la frontière, Régis Debray pointe in fine les dangers de la mondialisation de la culture occidentale et de la dénationalisation du territoire, qui, privés de leur « estampille », ne sont plus capables d’insuffler le désir de faire société.

Finalement, n’a-t-on pas un peu trop vite oublié qu’on intègre ce qui se distingue ?


Les Matins- Régis Debray par franceculture

lundi, 28 novembre 2011

Au bord du gouffre

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La faillite annoncée du système de l’argent. Le 11 septembre 2001, à New York, les tours du Centre mondial du commerce (WTC) s’enflamment. Un symbole ! Sept ans plus tard, une crise financière profonde se déclenche aux Etats-Unis, puis s’étend rapidement au reste du monde. Elle trouve son origine immédiate dans une surchauffe de l’endettement privé. Pour sauver les banques et les compagnies d’assurances, les Etats empruntent à leur tour. En 2011, la crise de la dette privée s’est muée en crise de la dette publique. Les marchés financiers attaquent les Etats les plus faibles. La Grèce est la première touchée, suivie par le Portugal et l’Espagne, en attendant l’Italie et la France. Aujourd’hui, tout le monde pilote à vue. Le système financier international vacille sur ses bases, l’euro semble au bord de l’implosion. La dette ne cesse d’augmenter, doublée de déficits d’une ampleur encore jamais vue. Les estimations contradictoires des experts s’ajoutent à l’impuissance des politiques. Est-ce la fin annoncée du système de l’argent ? 

Ce livre retrace les étapes de la crise financière mondiale actuelle, et s’efforce d’en identifier les causes. Mais il va bien au-delà. Il fait le point sur la situation économique qui prévaut de nos jours et sur les problèmes sociaux qui l’accompagnent. La crise actuelle n’est pas une simple crise conjoncturelle, mais une critique structurelle, systémique. Elle est la conséquence de la logique du capital, qui ne connaît qu’un mot d’ordre : toujours plus ! Toujours plus de profits, plus de marchandises, plus d’échanges, fût-ce au prix de mesures d’austérité qui frappent les plus faibles. Un tel système ne peut durer éternellement. Voici pourquoi.

Au bord du gouffre. La faillite annoncée du système de l’argent d’Alain de Benoist. Editions Krisis 2011. 19 euros. 


Commande auprès des éditions Krisis, 5 rue Carrière-Mainguet, F-75011 Paris

 

lundi, 14 novembre 2011

Radio Enigma - Clefs de compréhensions à l'oeuvre de J.J.R. Tolkien


Le mystère des anneaux [ Enigma N°2 - Europa... par Wuotan

vendredi, 07 octobre 2011

Le complexe d'Orphée - La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès

1952141003.jpgLes éditions Climats viennent de publier le dernier essai de Jean-Claude Michéa intitulé Le complexe d'Orphée - La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès. Au cours des dix dernières années, Jean-Claude Michéa est devenu un des critiques du système les plus radicaux et les plus talentueux, dont les livres font date. Ses analyses à la fois subtiles et percutantes sont servies par un style d'une grande clarté. Une lecture indispensable !

"Semblable au pauvre Orphée, le nouvel Adam libéral est condamné à gravir le sentier escarpé du "Progrès" sans jamais pouvoir s'autoriser le moindre regard en arrière.
Voudrait-il enfreindre ce tabou - "c'était mieux avant" - qu'il se verrait automatiquement relégué au rang de Beauf, d'extrémiste, de réactionnaire, tant les valeurs des gens ordinaires sont condamnées à n'être plus que l'expression d'un impardonnable "populisme". C'est que Gauche et Droite ont rallié le mythe originel de la pensée capitaliste : cette anthropologie noire qui fait de l'homme un égoïste par nature.
La première tient tout jugement moral pour une discrimination potentielle, la seconde pour l'expression d'une préférence strictement privée. Fort de cette impossible limite, le capitalisme prospère, faisant spectacle des critiques censées le remettre en cause. Comment s'est opérée cette, double césure morale et politique ? Comment la gauche a-t-elle abandonné l'ambition d'une société décente qui était celle des premiers socialistes ? En un mot, comment le loup libéral est-il entré dans la bergerie socialiste ? Voici quelques-unes des questions qu'explore Jean-Claude Michéa dans cet essai scintillant, nourri d'histoire, d'anthropologie et de philosophie."

dimanche, 11 septembre 2011

10 ans plus tard, un "complot officiel" toujours aussi douteux

10 ans plus tard, voici quelques souvenirs qui donnent encore autant le goût de douter!


11 septembre et Pentagone, Emmanuel Ratier par Libre_

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jeudi, 02 juin 2011

Paradis fiscaux, souveraineté criminelle

Alain Deneault est docteur en philosophie de l’Université Paris VIII, chargé de cours et postdoctorant en sociologie à l’UQAM. Il sera avec nous pour questionner le pouvoir grandissant que détiennent les paradis fiscaux dans l’économie contemporaine. Son livre Offshore : paradis fiscaux et souveraineté criminelle est le premier livre québécois qui vise à circonscrire l’objet nébuleux qu’est l’offshore et qui permet de comprendre toute la puissance que ces entités ont amassée en faisant fi des règles des sociétés démocratiques. Nous profiterons également de sa présence pour tenter de faire le pont entre la sociologie des paradis fiscaux et la philosophie de l’argent de Georg Simmel en parlant de la traduction qu’il a fait du livre L’argent dans la culture moderne et autres essais sur l’économie de la vie et en explorant la contribution qu’il a faite dans Georg Simmel et les sciences de la culture.

mardi, 04 janvier 2011

La démocratie sans la nation n’est que l’illusion tragique de notre temps!

9782070410583.jpgDans une société où la progression continue de l’alphabétisation suggère qu’un jour prochain tous auront atteint ce stade éducatif naturel. Les individus atteignant les stades ultérieurs du processus éducatif, secondaire et supérieur, ne constituent encore qu’une proportion infime de la population, y compris dans les classes économiquement privilégiées. L’alphabétisation, dans sa phase terminale, est vécue comme un moment privilégié d’homogénéisation du groupe. Elle s’accompagne d’une standardisation du mode de communication, par élimination des langues et des dialectes périphériques. Sur le plan politique, elle donne naissance à une communauté vaste et vraisemblable d’hommes qui parlent, lisent et écrivent la même langue, et qui peuvent donc débattre, argumenter, décider, voter. Si cette communauté homogène regarde sa structure interne, elle se pense comme démocratie. Si elle regarde vers l’extérieur, elle se pense comme nation.

Démocratie et nation ne sont donc que les deux visages, intérieur et extérieur, d’une société homogénéisée par l’alphabétisation de masse. C’est la raison pour laquelle ces deux concepts étaient si proches pour les hommes du XIXe siècle. La volonté actuelle de les séparer, en jugeant positivement la démocratie et négativement la nation, leur aurait paru une impossibilité logique. Aujourd’hui, on se sent bon lorsque l’on rejette le nationalisme et ses conséquences barbares ; mais nier la nation c’est aussi, en pratique, rejeter la démocratie. Une évolution culturelle unique, suite nécessaire du processus d’alphabétisation, a favorisé l’idée d’inégalité et permis cette double négation. (…)

La décomposition apparente de la nation est un phénomène endogène, résultant de la dissociation des strates culturelles. Son émergence était un effet de l’homogénéisation égalitaire, sa remise en question est une conséquence de la dissociation culturelle. On voit en quoi l’antinationisme est une machine inégalitaire. Car la nation, qui enferme les riches et les pauvres dans un réseau de solidarités, est pour les privilégiés une gêne de tous les instants. Elle est la condition d’existence d’institutions comme la sécurité sociale, qui est, en pratique, un système de redistribution nationale, incompréhensible sans l’hypothèse d’une communauté d’individus solidaires et égaux. L’antinationisme est, pour des classes supérieures qui veulent se débarrasser de leurs obligations, fonctionnel, efficace et discret. Il tend à délégitimer l’égalitarisme interne à la société, en activant le projet d’un dépassement du nationalisme et des phénomènes d’agressivité entre peuples. (…) D’un point de vue démographique, anthropologique, ou peut-être même de simple bon sens, le peuple et la nation sont essentiellement une seule et même chose. (…) si l’antinationisme est bien une doctrine de notre temps, la disparition des nations est une illusion. Une illusion tragique, dont la puissance a conduit à l’incohérence économique du monde développé, à travers les expériences désastreuses que sont le libre-échange intégral et la construction monétaire de l’Europe.

Emmanuel Todd - L’illusion économique

lundi, 13 décembre 2010

Diviser pour régner - Entretien avec Vincent Chapin

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samedi, 26 juin 2010

Orwell, anarchiste tory

9782081217386.gif« L’adoption déculpabilisée d’un certain degré de conservatisme critique définit désormais l’un des fondements indispensables de toute critique radicale de la modernité capitaliste et des formes de vie synthétique qu’elle prétend nous imposer. Tel était, en tout cas, le message d’Orwell. »

Anarchiste tory, c’est-à-dire « anarchiste conservateur » : une bien curieuse autodéfinition de la part de George Orwell, surtout connu comme romancier, puisque ses romans ont parfois été transformés en produits culturels de masse (1984 et La Ferme des Animaux). Orwell, beaucoup moins connu comme pamphlétaire et politique. Orwell, donc, finalement plutôt mal connu.

Dans cet essai, Michéa nous livre une vue synthétique de cet esprit trop tôt disparu, et « anarchiste conservateur ». Analysons dans un premier temps les termes et leur signification avec les éclaircissements de Michéa.

Si Orwell n’est pas étranger à la sensibilité anarchiste (son engagement dans la guerre d’Espagne, aux côtés des communistes, l’amène à conclure qu’il est finalement proche des anars), c’est cependant un démocrate et un partisan de l’Etat de droit, jugeant son absence impossible, voire indésirable au sein d’une société moderne. En outre, « patriote du fond du cœur », il défend les valeurs nationales, qui pour lui ne sont pas un simple mot, un concept abstrait, mais « la démocratie empirique et sensible, incarnée sous nos yeux dans une nation donnée, qu’il convient donc de savoir reconnaître ». Anarchiste par sensibilité, mais, par raison, rebelle à l’anarchisme !

Le terme de tory nécessite un rapide exposé historique : né au 17ème siècle en Angleterre, ce sobriquet désigne le Parti Conservateur, opposé aux « whigs », parti du « mouvement » – et, à ce titre, favorable au capitalisme libéral de Marché. Les whigs procèdent aux réformes morales nécessaires au développement du capitalisme. De manière à la fois logique et absurde, selon le plan de la réflexion où l’on se situe, la « Gauche » anglaise s’est donc historiquement ralliée à ce mouvement, destructeur des Tories, puisque ceux-ci se voulaient défenseurs d’un ordre social communautaire et hiérarchisé. Toute conservation devant être bannie par la « Gauche », elle s’est donc retrouvée, de fait, dans le même camp que les libéraux, face aux conservateurs. En Angleterre plus qu’ailleurs, il est clair qu’il y a trois camps : la « Gauche », les libéraux, les conservateurs. Et il est clair que la « Gauche » est souvent plus proche des libéraux que des conservateurs.

Pourtant, Orwell est socialiste, et fondamentalement « de Gauche ». Mais il importe de comprendre ici de quelle Gauche il est question, quand on parle l’Orwell.

Orwell insistait énormément sur l’usage précis des mots en politique : il distinguait deux socialismes historiques, qui définissent deux sensibilités bien distinctes :

1 ) Le socialisme populaire de « Gauche constituante » (transcendantale), fondé sur le concept-clé de la pensée d’Orwell, la « common decency », ensemble de valeurs partagées permettant le lien commun et qui font sens, la notion exprimable ou non de ce qui se fait et ne se fait pas, loyauté, amitié, désintéressement, générosité, la haine des privilèges, et plus généralement le don agonistique maussien ;

2 ) Le socialisme de l’ancien courtisan, devenu intellectuel partidaire de la « Gauche constituée » (empirique), « monde d’idées et [de] peu de contact avec la réalité physique ». C’est cette figure de l’intellectuel partidaire de Gauche, dénué de sensibilité morale et de common decency, qui fait pour Orwell le lit du totalitarisme : l’amour du pouvoir détourne d’une société juste, c’est-à-dire libre, égalitaire et décente.

La rupture entre ces deux « Gauche » explique qu’Orwell puisse être à la fois « de Gauche », « anar », et cependant « tory ».

A travers la pensée politique d’Orwell, deux axes majeurs se recoupent, complémentaires, et que Michéa analyse ainsi : dans un premier temps, « le sens de la liberté, et donc du langage » ; dans un second temps « le sens du passé, et donc de la morale ».

Par opposition, l’intellectuel du 20ème siècle, gorgé de ressentiment du fait de son inutilité (le cadre courtisan classique est aboli par le règne de la seule valeur d’échange) cherche à trouver sa légitimité dans les revues littéraires et les partis politiques de gauche, via le militantisme et l’appareil hiérarchisé du Parti. Michéa y rajoute, s’agissant d’aujourd’hui, le monde des associations, qui « peuvent tout aussi bien ne représenter qu’une simple démocratisation de la volonté de puissance et donc une possibilité supplémentaire de parler au nom du peuple et de décider à sa place ». Pratiquant la « langue de bois », dont le Novlangue est l’aboutissement ultime, l’intellectuel partidaire tronque le réel par une manipulation des signes, point commun avec l’altération de la réalité produite par les mécanismes linguistiques et psychologiques des régimes totalitaires – où l’on comprend pourquoi l’intelligentsia, à la recherche perpétuelle d’un maître, est fascinée par ces régimes.

Un fossé est creusé par la corruption du langage dont l’intellectuel partidaire est l’agent conscient : les nantis, coupés du réel, édictent la langue officielle, mais celle-ci perd de son sens – pour Orwell, le sens n’est produit que par le contact avec le réel, d’où l’indispensable rôle des prolétaires dans le maintien d’une langue vivante. Le désordre politique serait donc corrélé au déclin du langage.

Pour pallier cette perte, Orwell préconise la fabrication consciente de mots manquants ou l’activité littéraire, la traduction du monde de la sensation et de la polysémie des mots (the roundabout method). Dans le cas contraire, les conséquences seraient désastreuses et mèneraient à la « canelangue » (duckspeak) : « les bruits appropriés sortent du larynx mais le cerveau n’est pas impliqué, comme il le serait si lui-même devait choisir les mots ». Ainsi, le discours idéologique moderne procède de la logique du Novlangue, réducteur de mots. C’est pour Orwell, nous dit Michéa, le double tranchant d’une langue comme l’anglais : facile à parler, donc facile à pervertir. Une réaction, en somme, est pour l’anarchiste tory indispensable pour protéger la civilité et le langage traditionnels contre les effets de la domination de classe.

C’est ici qu’entre en jeu l’axe second de la réflexion politique d’Orwell, sur le sens du passé et donc de la morale. Mal compris, ses romans sembleraient inviter au déracinement, à l’arrachement (il faut souffrir pour être moderne, se moque – à raison – Michéa…), pain béni pour le capitalisme mondialisé. Mais tout au contraire, l’auteur de 1984 (qu’il revendique comme une satire sur le monde souhaité par l’intellectuel partidaire, non comme un livre prophétique et annonciateur) promeut le lien et l’attachement. Toute liberté n’est à ses yeux inscrite et décrite que dans une culture donnée. Attachement aux lieux et aux êtres, fait positif en rupture avec l’existentialisme sartrien, la liberté est, chez Orwell, « une somme de fidélités et d’habitudes composant un univers personnel qu’il s’agit à la fois de protéger et de partager ».

Orwell récuse de ce fait le « sens de l’histoire » de la « gauche établie », et sa métaphysique progressiste qui préconise de s’affranchir de tout attachement au passé, prétendus obstacles à l’émancipation ontologique. La question philosophique centrale d’Orwell est : est-ce que cela me rend moins ou plus humain ? Loin du manichéisme, il opte donc pour une comparaison systématique du présent et du passé pour distinguer ce qui dans la modernité aliène ou émancipe, en déterminant les seuils à ne pas franchir. C’est ici que le sens d’anarchiste tory revêt sa pleine signification, au sens de ce que Michéa nomme très pertinemment un conservatisme critique, synthétisation conceptuelle de la pensée politique de George Orwell.

Sens du langage et sens du passé se complètent donc, comme nous en avons la confirmation en ce début de 21ème siècle. La création de Novlangues spécifiques dans chaque domaine professionnel – en particulier le tertiaire pur, avec son globish abscons et pédant – fait décliner l’intelligence critique. Les « mots couverture » (qui recouvrent d’un même sens plusieurs mots, l’inverse de la polysémie, bref une régression voulue) du Novlangue se généralisent pour des usages politiques. « Conservatisme » est d’ailleurs un des meilleurs exemples, et explique la trahison permanente de la « Gauche partidaire » : ce terme est assimilé à « archaïsme », « Droite », « Ordre établi » ou encore « société d’intolérance et d’exclusion », ainsi que l’énumère Michéa.

A partir de là, il devient aisé de comprendre comment la gauche libérale-libertaire a légitimé la conquête capitaliste depuis la Libération, un processus culminant avec le pendant estudiantin soixante-huitard du triomphe du Marché, instant où le Spectacle fut vendu comme subversif et marginal. Toute common decency doit être détruite, pour cette « Gauche » traître par essence, parce qu’à ses yeux, elle n’est que survivance d’un archaïsme oppresseur à bannir, et d’une morale – supposée bourgeoise – honnie. C’est au nom de grands principes émancipateurs que s’accomplissent les dérives majeures de la sur-modernité. Et dans ce cadre, pour légitimer son maintien, la « Gauche constituée » doit faire croire, plus que jamais, au danger réel des « forces du passé ».

mardi, 04 mai 2010

Pourquoi l’État libéral aime tant la délinquance?

banlieues-emeutes.jpgPour donner une idée de l’univers mental dans lequel pataugent les économistes officiels, on peut se référer à l’exemple élémentaire imaginé par Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice dans Les Nouveaux Indicateurs de richesse (La découverte, 2005, p.21) : « Si un pays rétribuait 10% des gens – notent ainsi ces deux auteurs – pour détruire des biens, faire des trous dans les routes, endommager des véhicules, etc., et 10% pour réparer, boucher les trous etc., il aurait le même PIB qu’un pays où ces 20% d’emplois (dont les effets sur le bien-être s’annulent) seraient consacrés à améliorer l’espérance de vie en bonne santé, les niveaux d’éducation et la participation aux activités culturelles et de loisir. » Un tel exemple permet, au passage, de comprendre l’intérêt économique majeur qu’il y a, d’un point de vue libéral (et comme Mandeville est le premier à l’avoir souligné, dès le début du XVIIe siècle), à maintenir un taux de délinquance élevé. Non seulement, en effet, la pratique délinquante est, généralement, très productive (incendier quelques milliers de voitures chaque année, par exemple, ne demande qu’un apport matériel et humain très réduit, et sans commune mesure avec les bénéfices ainsi dégagés pour l’industrie automobile). Mais, de plus, elle n’exige pas d’investissement éducatif particulier (sauf, peut-être, dans les cas de la criminalité informatique), de sorte que la participation du délinquant à la croissance du PIB est immédiatement rentable, même s’il commence très jeune (il n’y a pas ici, bien sûr, de limite légale au travail des enfants). Naturellement, dans la mesure où cette pratique est assez peu appréciée des classes populaires, sous le prétexte égoïste qu’elles en sont les premières victimes, il est indispensable d’en améliorer l’image, en mettant en place toute une industrie de l’excuse, voire de la légitimation politique. C’est le travail habituellement confié aux rappeurs, aux cinéastes « citoyens » et aux idiots utiles de la sociologie d’État.

Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal

vendredi, 09 avril 2010

Syndicalisme contre syndicalisme

orwell-educateur-09.jpg"Le syndicalisme et la coopérative socialiste – écrit Mauss – sont les fondements de la société future." Dans l’optique d’un Socialisme décent (expression qui pour Mauss, comme plus tard pour Orwell n’aurait pu être qu’un pléonasme) ces deux formes d’organisation constituent, en effet, deux des lieux privilégiés où les travailleurs, parce qu’ils y trouvent l’occasion de déployer à un niveau supérieur leurs qualités morales originelles, peuvent apprendre "dès maintenant" (autrement dit, sans avoir à attendre que l’Avenir radieux prenne en charge leur rééducation) à rompre méthodiquement avec l’imaginaire utilitariste du monde capitaliste, en mettant en œuvre des formes de lutte et de vie en commun, qui sont déjà entièrement compatibles avec les valeurs de désintéressement, de générosité et d’entraide, qu’implique une société socialiste. De ce point de vue, il est absolument clair que Mauss est demeuré toute sa vie profondément étranger aux conceptions rétrogrades de l’activité syndicale qui allaient rapidement dominer le XXème siècle : d’un côté, la conception léniniste-stalinienne dans laquelle le syndicat sacrifie délibérément l’autonomie des travailleurs pour devenir une simple "courroie de transmission" des ordres de la bureaucratie dirigeante du Parti ; de l’autre la conception – en partie développée sous l’influence des modèles américains, notamment de la puissante A.F.L. – qui fait du syndicat une simple machine utilitariste, destinée à défendre les intérêts prioritaires de ses seuls adhérents dans le cadre d’un système capitaliste que personne ne conteste plus qu’en parole ; conception qui conduit nécessairement à privilégier les stratégies de blocage fondées sur la construction de rapports de force essentiellement techniques et matériels, et qui ne laisse plus, par conséquent, la moindre place, au-delà de la question de la rentabilité immédiate de ces stratégies, à toute interrogation sérieuse sur le sens politique des actions entreprises : cette forme de lutte contribue-t-elle à l’unité des classes populaires ou à leur division ? Sommes-nous sûrs que sous la forme où elle se déroule, elle peut être comprise et soutenue par la majorité du peuple ? Permet-elle de faire progresser les attitudes anticapitalistes de partage et de solidarité ou, au contraire, encourage-t-elle l’égoïsme et le découragement cynique du "chacun pour soi" ? Peut-on même imaginer de nouvelles formes de lutte qui, tout en prenant l’ennemi en otage, pourraient bénéficier aux catégories, dont nous cherchons l’alliance politique (vaut-il mieux, par exemple, acheminer gratuitement le courrier dans les quartiers populaires ou, au contraire, en bloquer la distribution pour les plus démunis) ? Autant de questions, et bien d’autres encore, que le syndicalisme américanisé et ses bureaucraties parvenues, ont balayé depuis longtemps, comme autant d’obstacles inutiles à la cogestion du malheur des opprimés.

(Jean-Claude Michéa, Orwell éducateur, 2009)

vendredi, 05 mars 2010

Antifascisme

Antifascisme.

De l’intérêt d’avoir toujours une lutte antifasciste de retard.
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« fasciste ! » est sans doute le qualificatif le plus galvaudé du vocabulaire politique. Pour le pavlovien de gauche, il est à peu près l’équivalent de « pédé ! » pour l’automobiliste : une injure généraliste interchangeable vidée de tout sens à force d’avoir été servie à toutes les sauces depuis les années 70 ( De Gaulle, orthographe, Michel Sardou, vivisection, pénis…).
Un abus du mot fasciste qui a, au mieux, valeur de tests pour mesurer le degré de pauvreté et de malhonnêteté intellectuelle : Bernard-Henri Lévy n’a-t-il pas récemment accusé de sympathie fasciste tous ceux qui refusaient de suivre inconditionnellement la politique US en Afghanistan ?
(
…)
Pour un progressiste, lutter contre le fascisme dans les années 30-40 ( guerre d’Espagne, résistance…) était un engagement et une réalité. Lutter contre le fascsiem depuis est plutôt de l’ordre de la pose et du fanstasme ( Mitterand contre le retour De Gaulle en 58, Sartre et tous ses suiveurs sorbonnards : gauchistes, maos, trotskistes…) ; une forme d’exaltation adolescente, un moyen de rencontre à la manif qui déapsse rarement le temps béni des études universitaires, l’avènement d’un régime autoritaire de type militaire n’est plus depuis des lustres une menace sérieuse dans aucun pays développé, ni en France ni ailleurs, puisque, comme l’avait compris Pier Paulo Pasolini dès 1973, les mêmes qui avaient sponsorisé le fascisme des années 30 ont mis en place, dans les années 60, un système infiniment moins coûteux et bien plus efficace pour enlever au peuple toute volonté séditieuse… Et ce système s’appelle société de consommation.
Tous les grands intellectuels de gauche à l’époque l’avaient d’ailleurs compris ( Roland Barthes, Guy Debord, Jacques Tati…) et il fallut combler d’avantages en nature leurs successeurs ( Daniel Cohn-Bendit, Serge July, Bernard Kouchner…) pour qu’ils acceptent de l’oublier.
Dès lors, la lutte contre la menace fascsiste du FN, prônée par tous les grigris mitteranndiens ( Touche pas à mon pote, sos racisme, ras l’front), alors que se mettait en place, dès 83, le néo-fascisme économique ultralibéralisme mondialisé(…), aurait dû se révéler aux yeux des intellectuels sérieux pour ce qu’elle était : de la bêtise lycéenne ( Alain Krivine) au service d’une vaste stratégie des leurres.
Un simulacre de gacuhe mené par des malins ( Harlem Désir, Geroges-Marc Benamou, Gérard Miller…) dont l’intéet bien senti est d’entraîner les bonnes volontés naïves à avoir toujours avec eux une lutte antifasciste de retard.

vendredi, 19 février 2010

Impasse Adam Smith

arton1781-e70c2.gifCe sont, par conséquent, les exigences mêmes d’un combat cohérent contre l’utopie libérale et la société de classes renforcée qu’elle engendre inévitablement qui rendent à présent politiquement nécessaire une rupture radicale avec l’imaginaire intellectuel de la Gauche. Je comprends parfaitement que l’idée d’une telle rupture pose à beaucoup, de graves problèmes psychologiques, car la Gauche, depuis le XlXe siècle, a surtout fonctionné comme une religion de remplacement (la religion du "Progrès") ; et l’on sait bien que routes les religions ont pour fonction première de conférer à leurs fidèles une identité, et de leur garantir la paix avec eux-mêmes. J’imagine même sans difficulté que de nombreux lecteurs tiendront cette manière d’opposer radicalement le projet philosophique du Socialisme originel et les différents programmes de la Gauche et de l’Extrême Gauche existantes, pour un paradoxe inutile, voire pour une provocation aberrante et dangereuse, de nature à faire le jeu de tous les ennemis du genre humain. J’estime, au contraire, que cette manière de voir est la seule qui donne un sens logique au cycle d’échecs et de délaites historiques à répétition, qui a marqué le siècle écoulé ; et dont, visiblement, la compréhension demeure obscure pour beaucoup, dans l’étrange situation qui est aujourd’hui la nôtre. De toute façon, c’est à peu près la seule possibilité non explorée qui nous reste, si nous voulons réellement aider l’humanité à sortir, pendant qu’il en est encore temps, de l’impasse Adam Smith.

Jean-Claude Michéa, agrégé de philosophie, enseigne à Montpellier : Il est l’auteur de L’Enseignement de l’ignorance.

mercredi, 28 octobre 2009

Salus populi suprema lex

« Salus populi suprema lex, cet adage aucune collectivité ne peut le renier sans courir à sa perte. Pour elle il s'agit de vaincre l'ennemi, non pas de s'interroger avec scrupules sur les moyens employés, et d'autre part de vivre dans la plus grande prospérité sans toujours regarder au prix. La politique est dure, parfois impitoyable au regard des exigences de la pureté morale. Une collectivité a besoin de bonne conscience. Celle-ci peut être irritante aux autres, à ses voisins et à ses ennemis, encore qu'il faille soi-même avoir bonne conscience pour en faire le reproche aux autres. Dès qu'une unité politique est ravagée par le complexe de culpabilité, elle perd tout dynamisme politique, elle doute d'elle-même et ou bien elle se jette dans les bras de celui – fût-ce un aventurier – qui a su réveiller son besoin de bonne conscience ou bien elle est prête à tomber sous la dépendance de l'étranger qui ne s'embarrasse point de scrupules. La conscience collective d'une faute signifie politiquement un échec, car la culpabilité apparaît comme un aveu de faiblesse, d'impuissance. »

Julien Freund, L'Essence du politique, Dalloz, p. 673.

lundi, 12 octobre 2009

La modernité au scanner, un livre de Pierre Le Vigan

inventaire_modernite.jpgLa modernité est en période d'épuisement historique. Consommer toujours plus, être toujours plus compétitif, être toujours plus « ouvert » sur le monde, tout cela aboutit à ce que les peuples soient de moins en moins eux mêmes. S'ouvrir ? Oui, mais pour donner quoi et recevoir quoi ? C'est cette crise de la modernité finissante qu'examine Pierre Le Vigan, collaborateur notamment des revues Eléments et Nouvelle Ecole. L'auteur explique pourquoi la société est de plus en plus désintégrée, et pourquoi les repères de valeurs s'estompent. Le capitalisme financier se dresse contre les producteurs, le travail n'est plus facteur d'intégration, le culte de l'urgence rend fou l'individu hypermoderne, la religion de la transparence nie les intimités et met l'homme à nu. Il n'est dés lors pas étonnant qu'il se blesse et que les maladies psychiques explosent. Dans ce contexte, l'immigration rend plus fragile encore le socle commun de souvenirs, le sens d'un avenir partagé et le monde commun lui même qui fonde la common decency.

La ville est le lieu où cette crise du lien social se traduit le plus nettement, puisqu'elle est le lieu de la production des formes et qu'elle donne ses couleurs à nos vies et à notre imaginaire. Or cette ville est à la fois tentaculaire et vidée de son intensité urbaine que ne rappelle plus que les centres commerciaux géants ou les flammes des jours d'émeutes. Société fragmentée en multiples infra-cultures tribales, ville désurbanisée et ghettoisée, l'étonnant serait que le politique se porte bien. De fait, le politique a perdu son espace qui est l'espace public, le libéralisme qui a toujours sous estimé la nécessité de liens communautaires devient la caricature de lui-même : il n'est plus la responsabilité de chacun, il n'est plus le droit à l'initiative. L'hypermédiatisation transforme la démocratie représentative en coquille vide, et la démocratie d'opinion prend la place d'une souhaitable mais impossible démocratie directe dans une société dont le lien social s'effrite voire se rompt.

Dans cette situation il ne peut y avoir, indique Pierre Le Vigan, qu'une réponse globale qui prenne en compte l'ensemble des pratiques de l'homme. La société doit confectionner à nouveau du lien social au service d'un projet de civilisation : indépendance de l'Europe, économie relocalisée et auto centrée. Pierre Le Vigan défend un véritable projet écologique qui prenne d'abord en compte les besoins d'enracinement de l'homme. Comme l'écrit l'auteur, nous sommes plongés dans une « guerre des valeurs » : s'aligner sur l'Amérique, ou être plus américain que l'Amérique - c'est encore une façon de raisonner dans les mêmes termes quantitatifs et marchands. C'est pourquoi, à l'inverse, l'auteur propose de penser la puissance autrement, comme la force intime d'une civilisation, irriguée par sa propre conception du monde. Conscient de la nécessité d'être concret et pragmatique, l'auteur évoque longuement et précisément les conditions pour redonner sens à la démocratie confisquée qui est la notre. Il propose ainsi une dose de proportionnelle mais s'oppose à la proportionnelle intégrale, il prône le référendum d'initiative populaire et préconise de dissocier nationalité et citoyenneté. C'est ainsi qu'apparaissent les grandes lignes d'une démocratie impériale européenne. « Nous ne cesserons d'affirmer le monde contre ce qui va dans le sens de sa négation [et] de la mort de l'esprit » écrit Pierre Le Vigan

Pierre Le Vigan, Inventaire de la modernité avant liquidation. Au delà de la droite et de la gauche, études sur la société, la ville, la politique, Avatar Éditions, préface d'Alain de Benoist, 420 p., 39 €. Disponible chez librad.com.

Né en 1956, l'auteur est issu d'une famille ouvrière et paysanne et a grandi en proche banlieue de Paris. Pierre Le Vigan est urbaniste. Il a d'abord publié, dans les années 1970, dans des revues proches du nationalisme européen et de l'anticapitalisme national. Il en a gardé le goût de la pensée libre et la défiance envers les dogmes et idées toutes faites. Il a toujours défendu l'idée d'une troisième voie entre économie bureaucratique et marché débridé, entre socialisme d'Etat et libéralisme sauvage.

Il voit dans les deux systèmes deux modalités d'une même sauvagerie. Il critique en s'attachant à comprendre leurs évolutions le productivisme, le libre échange mondial, et donc la société marchande et la dilution des identités populaires. Indépendant des engagements étroitement militants, il est attentif aux mouvements de la société et a publié, notamment dans Eléments, et sur des sites internet, des articles d'interrogations sociologiques et philosophiqes. Ses écrits sont nourris tant de ses lectures que de ses expériences.

Noël Rivière