mercredi, 25 janvier 2012

Le Socialisme originel - Conférence de J.C. Michéa

michea.jpgConférence de plus de 2h de Jean-Claude Michéa sur le socialisme le 9 décembre dernier à Montpellier.

Première partie
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Seconde partie
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Troisième partie
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samedi, 21 janvier 2012

Les armoiries du Québec d’hier à aujourd’hui

Aujourd’hui les États préfèrent, comme symbole d’identité, le drapeau aux armoiries. Plus anciennes, ces dernières survivent difficilement à la modernisation des systèmes identitaires étatiques. C’est le cas pour le Québec. Ses armes, de quatre-vingts ans plus jeunes que son drapeau (21 janvier 1948) et autrefois symbole identitaire obligé du gouvernement, ont été remplacées par d’autres signatures dont la plus récente (21 décembre 1982) est formée du mot QUÉBEC suivi du fleurdelisé.


Les anciennes armes
545px-Blason_ca_Province_Quebec_%281867_-1939%29.svg.pngLes armes des quatre provinces fondatrices de la Confédération canadienne, le Québec et l’Ontario – alors le Canada-Uni –, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, sont adoptées par décret de la reine Victoria (1837-1901) le 26 mai 1868. Celles du Québec sont " D’or, à la fasce de gueules chargée d’un lion d’or passant regardant et accompagnée en chef de deux fleurs de lis d’azur et en pointe de trois feuilles d’érable de sinople tigées ". La fleur de lys, le lion et la feuille d’érable représentent aux plans historique, constitutionnel et identitaire, respectivement l’élément français, l’élément anglais et l’élément canadien.
Que les premières armes du Québec n’aient que deux fleurs de lis bleues sur fond or, s’explique possiblement par le désir de la Couronne britannique du temps de ne pas usurper les armes des Bourbons, trois fleurs de lis or sur fond bleu, qui ont été celles de France jusqu’à la Révolution française de 1789 et pendant la Restauration de 1815 à 1830. C’est Charles V, le Sage, (1337-1380) qui fixa en 1376 le nombre de fleurs de lis à trois en l’honneur de la Sainte-Trinité. De plus, l’octroi de ces armes au Québec par la reine Victoria aurait pu être perçu en 1868 comme une prétention à la Couronne française, – advenant restauration –, comme ses prédécesseurs l’avaient fait à partir de la mort de Charles IV de France en 1328. Édouard III d’Angleterre (1312-1377) revendique alors la Couronne française. Il adopte la devise " Dieu et mon droit " et ajoute à ses armes les trois fleurs de lis françaises. Lors de la conquête de l’Irlande en 1801, l’Angleterre révise ses armes et délaisse les fleurs de lis françaises. Finalement, lors du traité d’Amiens en 1802, elle laisse tomber ses prétentions sur la couronne française.


2. La devise
À l’origine, les armoiries du Québec n’ont ni cimier, ni support, ni devise. Chargé de la construction de l’Hôtel du Parlement, Eugène-Étienne Taché (1836-1912) les place au-dessus de l’entrée principale de l’édifice. Il y ajoute une couronne de style Tudor, qui rappelle la petite couronne de diamants de la reine Victoria (1870), et un listel avec la devise : " Je me souviens ". Les plans, sur lesquels figurent la devise et la couronne, sont annexés au contrat passé le 9 février 1883 sous l’autorité d’un arrêté du Conseil exécutif du 22 janvier 1883. Officieuses depuis cette date, elles ne deviendront véritablement officielles qu’en 1939 avec l’adoption des nouvelles armes. En 1908, Taché les dessine et ajoute des branches de feuilles d’érable comme supports1.
Eugène-Étienne Taché n’a laissé aucun document justifiant le choix de la devise et le sens à lui donner. Gaston Deschênes, le spécialiste des symboles d’identité québécoise, affirme que l’interprétation la plus juste est celle d’Ernest Gagnon, alors secrétaire du département des Travaux publics, et qui a bien connu Taché. Dans une annexe au Rapport annuel du département, Gagnon affirme que cette devise résume " la raison d’être du Canada de Champlain et de Maisonneuve comme province distincte dans la Confédération ". Pierre-Georges Roy reprend à son compte l’interprétation. Pour lui la devise dit " clairement le passé, le présent et le futur de la seule province française de la Confédération canadienne2 ".
La façade principale de l’Hôtel du gouvernement au portail central de laquelle Taché a fait sculpter, vers 1885, dans la pierre Deschambault les armes du Québec, est une représentation de l’histoire nationale et confirme l’opinion de Gagnon. La tour centrale est dédiée à Jacques Cartier, la partie gauche de l’avant-corps, à Champlain ; la droite, à Maisonneuve. Les deux avant-corps sont surmontés de groupes allégoriques : La Poésie et l’Histoire pour le gauche et La Religion et la Patrie pour le droit. Les statues de Marie de l’Incarnation et de Marguerite Bourgeois sous l’horloge de l’avancée centrale, celles de Monseigneur de Laval, de Jean de Brébeuf, de Nicolas Viel et de Jacques Olier de gauche à droite du troisième étage, celles de Frontenac, Montcalm, Wolfe et Lévis au deuxième, celles d’Elgin et de Salaberry au rez-de-chaussée sont les personnages du " théâtre de l’histoire nationale3 ", selon Michel Desgagnés.
Plus récemment, Conrad Laforte4 pense que Taché s’est inspiré soit du poème " Paroles sur la dune ", tiré des Contemplations de Victor Hugo :


J’entendais près de moi rire les jeunes hommes
Et les graves vieillards dire ; je me souviens
patrie ! ô concorde entre les citoyens !


ou de la chanson " Un Canadien errant ", composée en 1842 par Antoine Gérin-Lajoie en souvenir des Patriotes bannis. L’exilé adresse ces mots au " courant fugitif " :


Va, dis à mes amis
Que je me souviens d’eux


André Duval affirme, quant à lui, qu’" il n’y a pas de poème mystérieux. La clé de l’énigme est toute simple5. ". La devise est la traduction de Ne obliviscaris, devise du marquis de Lorne, gouverneur du Canada de 1878 à 1883, à l’époque où Taché élaborait ses plans.
Le Royal 22e Régiment en a fait sa devise et, depuis 1978, elle a remplacé sur les plaques d’immatriculation l’ancienne " La belle province ". Le 15 février de la même année, Hélène Pâquet, la petite-fille du concepteur, adresse au Montreal Star une lettre dans laquelle elle affirme que le " Je me souviens " n’est que le premier vers d’un tercet dont les deux derniers sont


Que né sous le lys
Je croîs sous la rose.


" Je me garde d’oublier que, même si je suis né sous l’autorité du Roi de France, c’est sous l’autorité du Roi d’Angleterre que je grandis à mon aise ", interprète Pierre Champagne qui se fait le porte-voix de Léonce Naud, un lecteur 6. Malgré la demande de Gaston Deschênes, la petite-fille de Taché ne fournit aucune preuve documentaire de sa prétention.
Il s’agit en fait de deux devises. Ernest Gagnon affirme que la seconde devise devait accompagner une œuvre d’art représentant le Canada. L’abandon du projet pousse Taché à la réutiliser pour la médaille commémorative du IIIe centenaire de la fondation de Québec, gravée à Paris par le sculpteur Henri Dubois et dont il est le concepteur. " Sur le revers figurent deux femmes assises au pied d’un arbre de haute futaie. L’une, à droite, symbolisant la Nouvelle-France, est adossée à un piédestal orné de trois fleurs de lis ; et l’autre, à gauche, personnifiant le Canada, appuyée sur l’écu royal de la Grande-Bretagne, lève la main vers le sommet verdoyant de l’arbre, tandis que la France, la tête penchée, regarde, indiquant du doigt les racines profondes et robustes de l’arbre qu’elle a planté. À travers le feuillage, un large cartouche renaissance se déroule sur lequel est inscrite la devise  : " Dieu aidant, l’œuvre de Champlain née sous les lis a grandi sous les roses "7 ".
Les deux devises ont été artificiellement réunies : Taché a donné la première au Québec tandis qu’il destinait la seconde au Canada ; l’une se trouve sur la façade du Parlement et l’autre sur la médaille commémorative de la fondation de Québec. Réunies, elles permettent une utilisation éminemment politique tout spécialement dans le contexte politique canado-québécois. Ainsi, dans The Globe and Mail du 24 janvier 1991, Stephen Godfrey affirme à propos de cette nouvelle devise québécoise : " Grammatically, the principal clause being where it is, this would seem to place the emphasis on the growth under the rose. Even without getting prickly about it, it seems at the very least a tribute to both French and English".


3. Les nouvelles armoiries du Québec
471px-Coat_of_arms_of_Qu%C3%A9bec.svg.pngC’est à Maurice Brodeur que le Québec doit la transformation de ses armoiries. Bien qu’il signe " Chef de l’Héraldique ", il ne semble pas d’après les documents fournis qu’il l’ait officiellement été à un moment de sa carrière. Pourtant, à cause de ses connaissances en la matière, il était reconnu non seulement au sein du gouvernement, mais aussi à l’extérieur puisqu’on a fait appel à ses services, entre autres, pour la confection d’armoiries municipales dont celles de Hull (15 avril 1959). Entré au gouvernement par le ministère de la Voirie, semble-t-il, il y est commis senior au 1er avril 1941 (Arrêté en conseil 881). Il passe ensuite au Département de l’Instruction publique comme commis en chef le 12 mars 1942 (Arrêté en conseil 575) et termine sa carrière comme commis aux archives du Secrétariat de la province à partir du 29 juin 1949 (Arrêté en conseil 697). Brodeur affirme dans une lettre datée du 6 décembre 1939 que sa campagne en faveur de nouvelles armoiries dure " depuis une quinzaine d’années8 ". L’adoption des nouvelles armoiries fédérales le 21 novembre 1921, qui introduisent les trois fleurs de lis d’or sur fond bleu, en est possiblement l’élément déclencheur. Il y affirme aussi avoir " publié une thèse à ce sujet, et que possède l’honorable Secrétaire de la Province ", alors Albini Paquette. Il s’agit possiblement des articles, publiés entre 1934 et 1939, dans Le Terroir et La Voirie sportive entre autres, dans lesquels il défend le remplacement des deux fleurs de lis bleues sur fond or par trois fleurs de lis or sur fond bleu en conformité avec les armes royales françaises de l’Ancien régime. Selon lui, puisque " tous les drapeaux fleurdelisés qui avaient été déployés sur notre continent ne portaient que des lis d’or ", que dans " la France ancienne, les fleurs de lis d’or furent consacrées essentiellement comme emblème de la féodalité et de la royauté " et que les fleurs de lis blanches ou bleues " ne figurent nulle part dans les anciennes armes royales ", les armoiries du Québec doivent porter les trois fleurs de lis or sur fond bleu. Pour Brodeur, les fleurs de lis bleues des armoiries du Québec de 1868 " n’ont aucune valeur historique " et il souhaite que les fleurs de lis d’or viennent s’y substituer. Le 9 décembre 1939, par décret, le gouvernement acquiesce à son souhait.


" Attendu qu’il y a lieu de modifier les armes de la province de Québec pour les rendre conformes aux données historiques et héraldiques de la province ;
Attendu qu’il est important que les différents ministères et services de l’administration de cette province emploient un seul et unique blason ;
Attendu qu’il est opportun que ce blason soit représenté sur toutes les publications officielles ;
En conséquence, l’honorable secrétaire de la province recommande l’adoption de nouvelles armes telles que décrites " Tiercé en fasce : d’azur, à trois fleurs-de-lis d’or ; de gueules, à un léopard d’or armé et lampassé d’azur ; d’or, à une branche d’érable à sucre à triple feuille de sinople aux nervures du champ. Timbré de la couronne royale. Sous l’écu, un listel d’argent bordé d’azur portant la devise " Je me souviens " du même ".


Ces nouvelles armoiries sont adoptées sans recours à l’autorité royale. Mais il n’est pas sûr que le Québec n’en ait pas fait la demande. En effet, dans le fonds Brodeur, une note stipule que le Royal College of Arms in London " approved three fleurs-de-lis and suggested changes regarding crown but Quebec has taken no action9 ".
Le 17 janvier 1940, le lieutenant-gouverneur Fiset sur recommandation du secrétaire de la province, Henri Groulx, depuis le 10 janvier, approuve qu’une " somme de 200 $ soit mise à la disposition du secrétariat de la province […] pour étude et préparation des nouvelles armoiries de la province par Monsieur Maurice Brodeur ". Ce dernier dessine les nouvelles armoiries du Québec. Les nouvelles armes remplaceront les anciennes sur l’Hôtel du Parlement au début des années 1960 lors d’importantes réparations au bas de la tour. Elles seront enregistrées à Ottawa le 12 novembre 1965 en vertu de la Loi sur les marques de commerce.
En plus de l’inversion des couleurs et de l’ajout d’une troisième fleur de lis, Brodeur en profite pour redessiner la couronne afin de la rendre encore plus conforme à l’originale et il remplace la fleur de lis plutôt dix-neuvièmiste par une nouvelle 41_drapeau_Cartier.jpgqu’il qualifie lui-même " de fleur de lis de la renaissance, époque de François 1er " (article dans Le Terroir). Cette dernière n’est pas nouvelle dans le paysage héraldique québécois. Pour le 400e anniversaire de la découverte du Canada par Jacques Cartier, Brodeur confectionne un drapeau national Jacques Cartier, blanc marqué d’une croix bleue, dont le centre est frappé d’une fleur de lis or et les quatre cantons, d’une feuille d’érable verte, le tout encadré d’une bordure rouge.


4. Le drapeau du lieutenant-gouverneur du Québec et le sceau du Québec
De 1870 à 1952, le lieutenant-gouverneur du Québec était autorisé à utiliser un Union Jack portant en son centre un disque blanc marqué des armoiries du Québec. Depuis 1952, il utilise un drapeau bleu chargé des armoiries du Québec au centre d’un cercle blanc. Il est à noter qu’il s’agit du seul lieutenant-gouverneur dont le drapeau n’a pas été approuvé par le gouverneur général. Il est aussi le seul drapeau dont la couronne n’est pas celle d’Édouard le Confesseur, mais plutôt la petite couronne de la reine Victoria, et qui n’est pas entouré de dix feuilles d’érable. Le cas de la Nouvelle-Écosse est particulier puisque son lieutenant-gouverneur conserve le drapeau octroyé par la reine Victoria le 7 août 1869 : un Union Jack dont le centre blanc porte les armes de la province entourées d’une guirlande de feuilles d’érable.
Le grand sceau du Québec s’est lui aussi métamorphosé au rythme des changements d’armes. Du 15 juillet 1867 au 30 novembre 1969, il porte les armes du Royaume-Uni, puis les armoiries octroyées au Québec par la reine Victoria. Ces dernières seront remplacées à partir du 9 décembre 1939 par les nouvelles armoiries qui seront délaissées en 1979 au profit de la fleur de lis.

Luc Bouvier, L’Action nationale
___________________
1. Fonds Brodeur 654 / 6, Archives nationales du Québec à Québec.
2. Cité par Gaston Deschênes (Les Symboles d’identité québécoise, Québec, Publications du Québec, 1990, p. p. 17).
3. Michel Desgagnés, Les Édifices parlementaires, Québec, Publications du Québec, 1992, p. 68.
4. Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome I, des origines à 1900, Montréal Fides 1978, p. 715.
5. André Duval, La Capitale, Montréal, Boréal Express, 1979.
6. " Je me souviens ", Le Soleil, 9 août 1992, p. B11.
7. Les Fêtes du Troisième Centenaire de Québec 1608-1908, Québec, 1911, Laflamme & Proulx, p.23
8. Fonds Brodeur P574 / 7 / 57, Archives nationales du Québec à Québec.
9. Fonds Brodeur P574 / 7 / 45, Archives nationales du Québec à Québec.

vendredi, 20 janvier 2012

Le socialisme contre la gauche...

Vous pouvez visionner ci-dessus la bande-annonce du prochain numéro de la revue Eléments qui doit être disponible en kiosque le 13 janvier 2012. Le dossier de ce numéro 142 est intitulé "Le socialisme contre la gauche" et aborde notamment l'oeuvre essentielle de Jean-Claude Michéa...


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mercredi, 18 janvier 2012

Les secrets de la réserve fédérale

La plupart des gens, aux États-Unis, en Europe et dans le reste du monde, pensent que les dollars en circulation sont créés par le gouvernement américain. Que le nom de « Réserve Fédérale », mentionné sur chaque billet, désigne une administration gouvernementale. Or, il n'en est rien : la « Réserve Fédérale » est une institution privée, possédée par des banques commerciales. Ce livre, traduit pour la première fois en français, a représenté quarante années de travail pour son auteur. C est probablement un des ouvrages les plus importants du XX° siècle. C est le seul livre brûlé en autodafé, par décision de justice, en Europe après 1945. C est une enquête minutieuse, servie par l'honnêteté et la compétence. C'est, aussi et surtout, une révélation sur la manière dont fonctionne réellement le monde, depuis un siècle. Dans ce livre vous apprendrez, entre autres choses, que : Le système de la Réserve Fédérale n'est pas fédéral. En outre, il ne possède pas les moindres réserves. C est un syndicat d émission monétaire, dont les membres se sont octroyé le privilège exorbitant de fabriquer l argent que vous gagnez durement. Sans ce système, il est très probable que les deux guerres mondiales n auraient pu être ni déclenchées, ni financées. Et surtout, vous apprendrez, que, pour citer Henri Ford, un grand capitaine d'industrie et un VRAI américain : « L'unique objectif de ces financiers est le contrôle du monde par la création de dettes inextinguibles. » Des mots qui, à l heure actuelle, prennent une actualité brûlante...

dimanche, 08 janvier 2012

L’empire du moindre mal

Compte-rendu de la réunion du MAUSS du 16 février 2008 avec J.-C. Michéa autour de son ouvrage L’empire du moindre mal, 2007. Une note de lecture est disponible ici. Comme pour les fois précédentes, si nous nous sommes efforcés de rendre compte des idées des intervenants, nous ne prétendons pas les avoir restituées avec exactitude.

Alain Caillé commence en remerciant pour son honnêteté intellectuelle J.-C. Michéa qui, dans ses ouvrages, sait reconnaître avec constance ses dettes à l’égard du MAUSS (et de bien d’autres) et ce malgré des réserves qu’il lui est arrivé d’émettre dans des courriers privés, par exemple sur L’enseignement de l’ignorance, si suggestif mais où A. Caillé (on est prof ou on ne l’est pas) aurait aimé plus de références savantes, ou sur Impasse Adam Smith qui selon lui faisait trop l’impasse sur La Théorie des sentiments moraux. Peu de gens acceptent les critiques, même amicales. La qualité humaine de Michéa ressort assez du fait qu’il a su ne pas s’en formaliser. Du coup A. Caillé se réjouit encore plus que Michéa ait enfin accepté de renoncer à ses parties de foot ou aux plages de Montpellier pour venir à une réunion du MAUSS. Puis, pour lancer son invité, le Directeur de La Revue du MAUSS évoque un article paru le matin même dans Libération intitulé « ces intellectuels qui rejettent la démocratie » [2]. Manifestement, le rejet de la démocratie est « tendance ». Nous voilà donc avec J.-C. Michéa en compagnie d’un auteur qui n’est pas tendance !

Trajectoire.

D’abord, J.C. Michéa évoque les débuts de son histoire avec le MAUSS, qui commence vers 1986 dans une librairie anarchiste de Montpellier où il tombe par hasard sur l’un des premiers numéros du bulletin trimestriel du MAUSS, attiré par un débat entre Serge Latouche et l’ex-situationniste Jean-Pierre Voyer. Il rappelle avec nostalgie la facture artisanale de ces premiers bulletins souvent « brochés à l’envers », ce qui obligeait le lecteur à quelques contorsions. Confirmations dans la salle… c’était une belle époque ! Puis il poursuit : « Il m’a fallu des années pour mesurer le sens et l’ampleur réels des enjeux philosophiques liés au paradigme du don ». A l’instar du jeune Sartre lisant pour la première fois l’ Idéologie allemande et Le Capital, dit-il, la lecture du Bulletin du MAUSS l’avait certes immédiatement fasciné mais sans pour autant modifier en profondeur ses convictions de l’époque. Puis, a succédé une phase assez longue (au moins « huit ans ») au cours de laquelle il éprouvait le sentiment croissant que ces textes contenaient les prémisses d’une révolution philosophique majeure, mais sans toutefois être encore capable d’en tirer toutes les conséquences.

Pour J.-C. Michéa, cette difficulté à comprendre le paradigme du don tient d’abord à son héritage marxiste. Marx, ou plutôt la vulgate marxiste, place l’histoire sous le double signe de la nécessité et du primat de l’économie : c’est bien cette dernière qui vient déterminer en dernière instance l’histoire de l’humanité. Or à partir du moment où le capitalisme est pensé comme une étape logique et inévitable du développement historique on est conduit à lui conférer une certaine naturalité. J.-C. Michéa souligne qu’on peut retrouver aujourd’hui les dogmes essentiels de cette vulgate dans l’œuvre de Toni Négri. Bref, ce que le marxisme ne permet pas de penser sérieusement c’est à la fois la contingence de l’Histoire et l’importance décisive des facteurs symboliques, rejetés du côté des effets « superstructuraux ». Or le paradigme du don ne peut justement être compris en profondeur que si l’on réintroduit ces deux dimensions philosophiques. Paraphrasant Jean-Jacques Rousseau, J.-C. Michéa dit qu’il en est ainsi venu progressivement à penser l’apparition du capitalisme comme le produit d’« un concours fortuit de causes étrangères », une exception civilisationnelle plutôt qu’un moment « historiquement nécessaire » de l’aventure occidentale.

Le projet de l’Empire du moindre mal, précise J.-C. Michéa, consiste donc à réintroduire cette contingence dans l’histoire de la modernité. Certes, le projet capitaliste n’aurait pu être formé sans le développement spectaculaire des rapports marchands à la fin du moyen-âge européen. Mais, comme l’a bien montré Jean Baechler, on retrouve en d’autres lieux et en d’autres temps un essor similaire des activités marchandes (L’Irak des Abassides, la Chine des Song, la Rome impériale) sans que cet essor ait jamais conduit au système capitaliste et à une révolution industrielle. C’est donc bien qu’aussi importantes que puissent être les considérations économiques et matérielles dans cette histoire, elles ne peuvent pas être déterminantes à elles seules. Pour autant J.-C. Michéa n’entend pas proposer une nouvelle explication monocausale de la naissance du capitalisme. Le rôle qu’il attribue aux guerres civiles idéologiques (les « guerres de religion ») dans l’émergence de la modernité est plutôt celui, dit-il, d’un phénomène catalyseur ou encore d’un élément surdéterminant. On peut même, selon lui, les comparer à un « traumatisme originel », au sens freudien du terme.

Sur la notion de Guerre civile idéologique.

Elle constitue, selon la formule de Pascal, « le plus grand des maux » rappelle J.-C. Michéa, parfaitement illustré sur ce point par Caran d’Ache dans son célèbre dessin du 19ème siècle, "un dîner en famille". Il fait également remarquer que la volonté de neutraliser les effets « démoralisants à tous les sens du terme » de ce type de conflit a toujours conduit, dans l’histoire, à imaginer des procédures exceptionnelles : par exemple, après le conflit entre partisans de la démocratie et partisans de l’oligarchie, au lendemain de la guerre du Péloponnèse, les Athéniens ont opté pour une stratégie de refoulement. C’est ainsi que le fameux décret de 403, rapporte Michéa, stipule qu’il sera désormais interdit, sous peine de mort, d’évoquer les évènements de cette guerre civile, autrement dit de parler de ce qui a divisé les Athéniens. C’est par une autre sorte de refoulement que les modernes ont entrepris de conjurer les divisions propres à la guerre civile de religion. Mais il s’agissait moins, cette fois, d’interdire entièrement les paroles de divisions (morales, philosophiques ou religieuses) que de résoudre le problème en plaçant les nouvelles bases de la vie politique commune sous l’autorité « impartiale » de discours à prétention scientifique, tel que le modèle venait alors d’en être donné par la révolution galiléenne. « Le problème n°1 » de la modernité est donc bien pour J.-C. Michéa celui de la pacification idéologique de la société, pacification qui va s’effectuer selon lui en deux moments successifs que l’on peut simplifier ainsi : un moment humaniste au XVIème siècle, puis un moment « politique » au XVIIème.

J.-C. Michéa nous signale qu’il a lu trop tard pour pouvoir l’intégrer dans son essai le remarquable ouvrage d’Olivier Christin sur La paix de religion, dans lequel celui-ci montre que pour mettre fin aux guerres civiles idéologiques, la méthode adoptée a d’abord été celle des « colloques » (comme par exemple ceux de Ratisbonne, de Worms ou de Poissy) organisés selon les principes de la disputatio médiévale et réunissant des théologiens et des Humanistes soucieux de trouver un accord philosophique fondé sur des valeurs intellectuelles, religieuses et morales communes. Cette première méthode s’est soldée par un échec.

Dans une seconde étape les théologiens et les Humanistes ont progressivement cédé la place aux « Politiques » (dont la figure emblématique est Michel de L’Hospital) et aux « juristes » (d’où la célèbre maxime de l’époque : « Bon juriste, mauvais catholique ») qui rejetaient le projet initial de s’accorder sur des valeurs philosophiques communes au profit de l’idée « réaliste » qu’on ne pouvait résoudre le problème politique qu’en se soumettant aux seules exigences de la « raison d’Etat » et de l’équilibre des forces. L’idée s’installe alors peu à peu que l’unique manière d’empêcher le retour des guerres civiles idéologiques est de s’en remettre à un Etat axiologiquement neutre, c’est-à-dire un Etat qui annule toute référence à des valeurs morales, religieuses ou philosophiques et qui ne tienne par conséquent qu’un discours d’ « expert ».

Critique de la modernité et du libéralisme.

Conjurer les guerres civiles idéologiques par un pouvoir axiologiquement neutre et fondé sur l’idéal de la science : tel est le projet de la modernité et donc du libéralisme, même si toute la modernité n’est pas libérale. Anticipant une critique qui lui est parfois faite, J.-C. Michéa précise que les modernes ont bien évidemment conçu d’autres solutions que le libéralisme pour conjurer la guerre civile idéologique. Ainsi celle de Hobbes qui propose de neutraliser les rivalités mimétiques par l’institution d’un pouvoir absolu. Certes cet Etat tout-puissant est axiologiquement neutre (c’est ce qui rapproche Hobbes des libéraux). Mais on est cependant loin du libéralisme véritable dans la mesure où Hobbes ne fonde jamais la possibilité de la paix civile sur le libre jeu de mécanismes impersonnels et « autorégulateurs ». Le Leviathan est, en un sens, le prix politique à payer pour l’absence d’une théorie libérale du Droit et du Marché autorégulé : dans l’univers hobbesien il y a bien des marchands dont l’intérêt doit être pris en compte mais le Marché n’y joue jamais le rôle philosophique que lui assignera le libéralisme.

Du côté du libéralisme, J.-C. Michéa distingue deux courants : le libéralisme économique et le libéralisme politique. Contrairement aux apparences, le libéralisme économique constitue d’abord une philosophie politique. Il s’agit bien, à travers la théorie du « doux commerce », de résoudre le problème de la pacification idéologique de la société en déléguant sa gestion concrète aux mécanismes impersonnels du marché « autorégulé ». Cette idée d’un pilotage essentiellement économique de la vie en commun exige moins la disparition complète de la morale, que sa pure et simple privatisation. Il suffit en effet, pour que la commercial society puisse fonctionner de manière harmonieuse, que la morale arbitraire des hommes ne vienne jamais perturber le libre jeu des mécanismes « naturels » du marché. Quant au libéralisme politique il s’organise autour de l’idée du droit de chacun à vivre comme il l’entend, sous la protection d’un Droit axiologiquement neutre uniquement chargé de veiller à ce que la liberté des uns ne nuise pas à celle des autres. Ainsi perçues, les deux formes du libéralisme sont à la fois parallèles et complémentaires. Cependant, pour J.-C. Michéa, « le libéralisme politique est toujours, tôt ou tard, contraint d’accepter les appuis que lui offre le libéralisme économique », et cela parce qu’aucune société humaine ne peut se passer d’un langage commun minimal. Cela signifie que si l’Etat libéral entend renoncer par principe à définir ce qu’est la « vie bonne », c’est le marché (et à travers lui l’imaginaire de la croissance et de la consommation) qui se chargera de facto de définir la manière concrète dont les hommes devront vivre. Non que la réciproque soit entièrement vraie, précise d’ailleurs Michéa : il évoque ainsi un entretien de F. Hayek réalisé en 1981 à Santiago du Chili où le pape du libéralisme, chantre de l’ordre marchand spontané, admet l’idée d’une dictature libérale provisoire (nous avons retrouvé cet entretien et le reproduisons en Annexe. SD). Bien sûr, pour J.-C. Michéa, le projet libéral de construire un monde commun reposant sur un pouvoir axiologiquement neutre, et dans lequel la morale et la philosophie ne pourraient au mieux exister que comme activités privées, est voué à l’échec.

Que faire ?

Puis, anticipant toujours les critiques qui peuvent lui être faites, J.-C. Michéa en vient à poser la question des alternatives politiques qui se présentent à nous dès lors que le choix du libéralisme apparaît inopérant. Pour lui, une « société décente », au sens orwellien du mot, suppose évidemment que les hommes puissent s’accorder sur une définition minimale de ce qu’est la « vie bonne » (et ni l’intérêt bien compris ni le « discours sans sujet » de la science ne peuvent par définition offrir les bases d’un tel accord). Mais cette philosophie minimale commune ne doit pas non plus être une « idéologie métaphysique du Bien » ou exiger, selon le modèle républicain originel, une vertu héroïque et spartiate, toujours susceptible de conduire à une politique de Terreur. D’où l’intérêt de la théorie orwellienne de la common decency, laquelle est du reste indissociable d’une théorie du common sense (pour Orwell, la perte du sens commun - dont le délire idéologique est une variante bien connue - est toujours fondée sur une absence de sens moral). C’est également en ce sens que J.-C. Michéa peut revendiquer un certain anarchisme. Non pas celui qui clame qu’il ne faut pas de pouvoir institué ou d’Etat, mais cet anarchisme défendu par Orwell, qui considère, comme dans Animal Farm, que les révolutions les plus égalitaires finiront toujours par être perverties si l’on ne neutralise pas la volonté de puissance, consciente ou inconsciente, qui anime toujours un certain nombre d’individus, quel que soit le type de société. J.-C. Michéa signale ainsi que même le mouvement pour la décroissance, dont il partage les principes, n’apparaît pas toujours à l’abri des conflits d’ego et de pouvoir (dont le signe le plus caractéristique est généralement le goût prononcé de quelques uns de ses leaders pour les exclusions, la violence verbale et la mauvaise foi polémique) alors même que ces militants devraient théoriquement se comporter d’une manière particulièrement exemplaire dans la mesure où la philosophie de la décroissance exige par définition un changement radical de nos manières quotidiennes de vivre et un degré supérieur de droiture et de désintéressement. Il est vrai, ajoute-t-il, qu’en tant que montpelliérain, soumis depuis trente ans à la folie néronienne d’un Georges Frêche et de ses courtisans, il est particulièrement bien placé pour comprendre l’intérêt pratique de la critique orwellienne de la volonté de puissance.

Enfin, histoire peut-être d’inviter son auditoire à la vigilance démocratique, l’auteur de L’empire du moindre mal évoque la question du pouvoir chez Saint François d’Assise. Ce dernier est parfois présenté comme un précurseur de l’anarchisme. Et de fait il y a dans les règles initiales de l’ordre franciscain un véritable souci égalitaire et une volonté remarquable d’éradiquer toute domination de type patriarcal. Comment expliquer alors le sentiment d’étouffement qu’ont souvent éprouvé ses premiers disciples, et le fait que Saint François finissait toujours par imposer ses vues à ses compagnons, tout en respectant apparemment à la lettre les règles égalitaires de l’ordre ? J.-C. Michéa note que, dans sa correspondance avec ses plus proches disciples, Saint François répète très souvent qu’il intervient auprès d’eux sicut mater, c’est-à-dire « en tant que mère » et « pour leur bien ». Si l’on sait que la volonté de puissance de la mère castratrice est toujours inconsciente d’elle-même (à la différence du pouvoir de type patriarcal toujours plus facile à identifier et à combattre) on aura sans doute là, constate Michéa, de quoi éclairer les mésaventures répétitives de bien des organisations militantes aux idées officiellement généreuses.

« Je viens me ressourcer au sein du berceau originel du mouvement », termine J.-C. Michéa, dans l’espoir, peut-être, de conjurer la guerre civile qui s’annonce avec ses discutants MAUSSiens… On verra que sur le mode de la parole donnée, reçue et rendue, on ne s’en sort pas trop mal ….

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