dimanche, 06 décembre 2009

Le libéralisme selon Jean-claude Michéa

samedi, 05 décembre 2009

Sur le National-Bolchevisme

540983992.jpgL’expression « National-Bolchévique » est porteuse de nombreuses ambiguïtés, découlant de la mise côte à côte de deux notions totalement opposées en apparence, car servant à définir des expériences politiques souvent très différentes. Les différentes interprétations du phénomène, loin d’apporter une définition claire, ont entraîné au contraire de nombreuses confusions. Dans le cas d’Heinrich Laufenberg et de Fritz Wolffheim, l’appellation de « National-bolchévisme » leur fut accolée par leurs adversaires pour les décrédibiliser. Les deux intéressés pour leur part ne l’acceptèrent jamais, car elle ne traduisait pas le vrai sens de leur démarche qui est bien plus un national-communisme et nous verrons que la différence est importante.

La naissance d’un national-communisme
Les deux camarades se rencontrent en 1912, ils ont déjà chacun un long parcours militant éprouvé dans les combats du mouvement socialiste de l’avant-guerre.
Laufenberg est considéré comme un des meilleurs connaisseurs du mouvement ouvrier allemand. Engagé dans les rangs socialistes révolutionnaires, il refuse la ligne réformiste et parlementaire des organisations de gauche de l’époque. Il joue un rôle actif dans la formation révolutionnaire des groupes radicaux d’Allemagne du Nord, en particulier à Hambourg où il dispose de nombreux soutiens. La menace croissante d’une guerre européenne, l’amène à collaborer avec un journaliste fraîchement de retour des Etats-unis, Fritz Wolffheim. Celui-ci a suivi durant plusieurs années l’évolution du syndicalisme américain. Il en est revenu profondément impressionné par son mode d’opération et convaincu de l’obsolescence des anciennes formes d’organisations ouvrières (surtout de la division des tâches purement arbitraires entre une centrale syndicale et un parti d’avant-garde).
Les deux hommes s’engagent résolument contre la guerre, refusant de se rallier à l’ « Union Sacrée »,  qui amena en Allemagne comme en France, la Gauche à s’associer à la vaste folie de la première guerre civile européenne. Si leur activisme contre le conflit les poussa à réclamer la cessation immédiate des hostilités et une paix juste entre les belligérants, ils se montrèrent hostiles à toute forme d’appel au sabotage de la défense nationale, qui pour eux serait faire simplement le jeu de l’impérialisme adverse contre l’impérialisme « national ». On remarquera qu’aucun des deux camarades ne refusera d’être mobilisés et d’aller se battre sur le front.
La période de la guerre verra mûrir chez eux, l’idée que la Nation est un « tout », c’est-à-dire une communauté liée par une culture, une langue mais aussi par l’économie.
Heinrich Laufenberg et Fritz Wolffheim distinguent deux fonctions de l’économie : la première est une fonction d’exploitation, par une minorité, de la majorité et la deuxième est une fonction vitale concernant l’existence de la « Totalité », c’est-à-dire la Nation. Le rôle des socialistes révolutionnaires est de vaincre l’exploitation capitaliste pour que puisse s’épanouir la communauté nationale. Dans le cas de l’Allemagne, ils considérèrent que l’unité nationale menée par la force de la bourgeoisie fut un échec, car n’ayant  pas su faire naître un esprit communautaire commun. Il appartient dès lors à la classe ouvrière de réaliser l’unité allemande autour du principe socialiste.
Dans le contexte de la guerre, le prolétariat, qui a donc une vocation nationale, peut être amené à accepter le fait d’être enrôlé dans une armée « nationale » en dépit du caractère bourgeois de l’Etat. Le prolétariat puisqu’il est la nation doit donc défendre ses intérêts.
Mais la subordination militaire n’est pas une subordination politique, car les buts du prolétariat sont totalement différents de ceux du Capital. Le peuple est l’ennemi des guerres impérialistes : « dès que son propre domaine économique est sauvegardé par la défense de ses frontières, le prolétariat doit prendre parti sans réserve en faveur de la paix ».
C’est dans l’opposition à la guerre que va se forger l’approche nouvelle du socialisme de Laufenberg et de Wolffheim. Elle trouvera son terrain d’application dans les bouleversements qui vont frapper l’Allemagne après l’armistice de 1918. Cette idée nouvelle, c’est celle des conseils ouvriers, à laquelle ils se rallieront dès 1917.
Elle sera l’élément central de leur politique. Les conseils permettant une participation directe du peuple à la décision le concernant, ils permettent de dépasser le jeu parlementaire et de rejeter les organisations bureaucratiques du type des partis et syndicats classiques. Pour les « hambourgeois »,   le centre de la révolution se trouve dans l’entreprise. La forme bureaucratique du parti doit être dépassée et devient une simple structure de propagande au service de l’idée conseilliste.
Cette approche est en totale opposition avec le modèle bolchevique. Elle propose une décentralisation vers la base et une démocratie directe aussi bien dans la lutte que dans la société socialiste du futur. « Si, à l’ère impérialiste, les masses sont l’objet du pouvoir exécutif, écrit Wolffheim, dans le monde socialiste, elles seront le pouvoir exécutif elles-mêmes ».
Ils participent à la fondation de la Gauche radicale, tendance qui regroupe les groupes révolutionnaires du Nord de l’Allemagne. Wolffheim rencontre, en tant que représentant du groupe, les spartakistes berlinois pour préparer l’insurrection de 1918. Il intervient pour qu’elle ne mène pas à une catastrophe générale entraînant le chaos en Allemagne et insiste sur la nécessité que le front ne doit pas s’effondrer. Il s’oppose violemment aux mots d’ordre de désertion en masse lancés par certains chefs spartakistes.

La Révolution à Hambourg
Le 6 novembre 1918, la révolution éclate à Hambourg et Wolffheim, alors mobilisé sur place, y joue immédiatement un rôle de premier plan. Les soldats mutinés, encouragés par les radicaux de gauche, proclament pour la première fois en Allemagne, la République socialiste. Wolffheim participe à la constitution du « Conseil  des ouvriers et des soldats » qui assurent le contrôle de la ville. De retour du front, Laufenberg est proclamé président du conseil, il a alors conscience que « tout le sort de la révolution européenne repose entre les mains de la classe ouvrière allemande ».
Pour lui dans l’immédiat le devoir des révolutionnaires est de consolider les acquis, les rendre irréversibles et éviter la guerre civile. Il prêche la réconciliation des classes sous les auspices de la révolution socialiste triomphante et insiste pour un retour rapide de la paix.
La socialisation de la société passe pour Laufenberg et Wolffheim par une action progressive de maturation de la conscience prolétarienne. Comme l’écrivait Louis Dupeux « il refuse l’idée que la dictature du prolétariat soit installée dans un seul pays, ni surtout en une seule fois », d’où la rupture future avec le modèle soviétique.
Étape par étape, le véritable socialisme se construit par des mesures concrètes. Les conseils hambourgeois vont ainsi multiplier les mesures sociales (réduction des heures de travail, augmentation des salaires, amélioration des conditions de vie…) qu’ils imposent par la force aux patrons. Ils n’hésitèrent jamais à collectiviser les usines des patrons récalcitrants. Les radicaux de gauche envahissent aussi les permanences des syndicats et distribuent les fonds de ces organisations réformistes aux chômeurs.
Mais la démarche des hambourgeois est aussi pragmatique. Ils tentent de rallier des classes sociales, comme les classes moyennes, que les conséquences de la guerre pousse objectivement vers la classe ouvrière. Il était alors possible de dépasser les anciens clivages, pour réaliser l’unité des classes opprimées, et par là de la nation, autour de la révolution. La notion de Nation prolétarienne en lutte contre les impérialismes fut alors développée par les deux de Hambourg. Elle engloberait l’ensemble des classes laborieuses en excluant la haute bourgeoisie de l’unité nationale. « Les conseils d’usines deviennent, écrit Wolffheim, l’élément du rassemblement national, de l’organisation nationale, de la fusion nationale, parce qu’ils sont l’élément de base, la cellule originelle du socialisme » .
De même, les contacts que Laufenberg et Wolffheim prirent avec les cercles d’officiers n’étaient nullement une trahison de leurs convictions socialistes. Ils visaient à rallier les officiers au service de la Révolution. Surtout au moment où le diktat de Versailles remettait en cause l’intégrité de la nation même. La classe ouvrière allemande se retrouve sous la menace d’un écrasement complet sous la botte du capitalisme anglo-saxon. Ils vont donc rejeter naturellement le Traité et appeler à la constitution d’une « wermarcht  populaire » qui devait reprendre le combat contre l’impérialisme aux côtés de l’armée rouge soviétique. C’est dans ce contexte que furent pris des contacts avec les milieux nationalistes. S’ils éveillèrent un certain intérêt parmi les jeunes officiers, ils devaient se heurter à l’incompréhension de la haute caste militaire, qui laisserait ainsi passer une chance pour l’Allemagne à cause de son vieux fond réactionnaire et anticommuniste. Un chef völkish particulièrement stupide refusa même de recevoir Wolffheim parce qu’il avait des origines juives…
«  La Nation bourgeoise se meurt et la Nation socialiste croît, écrivait Laufenberg. L’idée nationale a cessé d’être un moyen de puissance aux mains de la bourgeoisie contre le prolétariat et se retourne contre celle-ci. La grande dialectique de l’Histoire fait de l’idée nationale un moyen de puissance du prolétariat contre la bourgeoisie».
Leur positionnement ouvertement patriotique, devait leur valoir la haine des spartakistes et des agents du Kominterm, ainsi que les premières accusations de dérives « nationales-bolchéviques ».
Les sociaux-démocrates, devenus progressivement majoritaires au sein des conseils de Hambourg, devaient obliger Laufenberg à démissionner de son poste. Très rapidement la Réaction triomphe, les modérés livrant la ville à l’armée régulière qui liquida la Révolution.

La polémique national-bolchévique
À la suite de la fondation du KPD (Parti Communiste Allemand), Laufenberg et Wolffheim s’y retrouvent brièvement affiliés. Mais la campagne menée contre eux et leurs positionnements Nationaux-bolchéviques amènent à leur expulsion du Parti, suivie de celle de la tendance « gauchiste ». L’opération d’épuration du KPD est menée par l’agent du Kominterm en Allemagne, Karl Radek. Elle aboutira au départ de plus de la moitié des 107 000 membres du parti en désaccord avec la ligne de Moscou.
Laufenberg et Wolffheim appellent alors à la constitution d’un nouveau parti communiste. Ils participent en Avril 1920 au congrès fondateur du KAPD (Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne). 
« Le KAPD n’est pas la naissance d’un parti bis, écrit D. Authier dans son recueil de textes conseillistes de l’époque, mais l’auto-organisation des prolétaires radicaux se donnant enfin leur organe autonome. L’ambiance est particulièrement « chaude », les participants ont l’impression de vivre un moment historique : quitter le PC spartakiste, c’est rompre définitivement avec la sociale démocratie ».
Très vite, l’ambiance se détériore au sein du KAPD, le KPD fait pression sur l’organisation pour qu’elle liquide la tendance des hambourgeois. Lénine monte même au créneau dans cette affaire : dans un passage de son livre la « Maladie infantile du communisme » (où il règle ses comptes idéologiques avec les tendances d’ultra-gauche), il dénonce sans vraiment les connaître les thèses des deux de Hambourg. Expulsés du KAPD, ils seront les premiers à dénoncer « le capitalisme d’état » soviétique et la dérive totalitariste du régime imposée par Lénine.
Commencent alors des années obscures, ils fondent une multitude de petits cercles révolutionnaires dont le plus important, le Bund der Kommunisten, ne rassemblant que quelques centaines de fidèles. Laufenberg, malade, se replia vers ses activités littéraires et  mourut en 1932. Niekisch rédigera à son honneur un vibrant éloge funèbre en le revendiquant comme un précurseur du National-bolchévisme.  Il fait de lui le premier National-communiste allemand et se place dans la filiation de son engagement.
Wolffheim trouvera un écho inattendu dans la jeune génération national-révolutionnaire des années 30. Il collabora à la diffusion des idées conseillistes dans les revues Das Junge Volk et Kommenden dirigées alors par K.O. Paetel. Il eut ainsi une importante influence sur le mouvement de jeunesse Bundisch, participant à son orientation anti-capitaliste et à la recherche d’un nouveau lien communautaire au sein de la nation allemande. Mais la montée du nazisme lui sera fatale ; arrêté à cause de ses origines juives, il mourra dans un camp de concentration. Fin tragique d’un homme qui avait mis sa vie au service de son peuple.
Ironie de l’histoire, le KPD va suivre à partir de 1923 une ligne patriotique dans le but avoué de rallier au communisme les classes moyennes et certains milieux nationalistes (avec plusieurs succès notables). Le promoteur de cette ligne ouvertement « national-bochévique » n’est autre que Karl Radek, l’agent de l’Internationale qui avait mené la campagne contre les hambourgeois.

Bibliographie :
Jean-Pierre Faye- Langages totalitaires – Edition Hermann.
Louis Dupeux –  Le National-bolchevisme, Stratégie communiste et dynamique conservatrice – Edition H. Champion. L’analyse la plus complète sur le sujet.
D. Authier et G. Dauve- Les communistes de gauche dans la révolution allemande – Les Nuits Rouges. Recueil de textes sur les conseils dont la « révolution à Hambourg » de Laufenberg et « Organisations  d’entreprises ou syndicats» de Wolffheim.
Pierre Broué – Révolution en Allemagne – Edition de Minuit.
Alain Thieme- La Jeunesse « Bündisch » en Allemagne – Collection Jeune EuropeChristophe Bourseiller- Histoire générale de l’ultra-gauche –

mercredi, 02 décembre 2009

Alain de Benoist sur l'avenir de la francophonie

92038portrait9.jpg1) Le discours officiel de la Francophonie accorde une grande importance à la préservation de la diversité culturelle. Une culture « préservée » est-elle encore en mesure de créer ? Ce discours constitue-t-il un support tacite à la folklorisation des cultures ?

Un support tacite, probablement pas. Mais le risque de folklorisation des cultures est incontestable. On le voit tous les jours : préservées comme des espèces menacées, les cultures se transforment rapidement en vestiges de musées ou en spectacles pour touristes. De même, la défense d’une langue ne saurait se borner à défendre un statu quo. Elle implique de faire en sorte que cette langue puisse se renouveler et faire jaillir à partir d’elle des créations nouvelles.

Mais encore faut-il avoir une idée précise de ce qu’est une langue. La plus grande erreur, qui est aussi la plus commune, consiste à croire que la langue n’est qu’un moyen de communication, neutre de surcroît, en sorte que toutes les langues seraient finalement équivalentes. Les traducteurs le savent bien : la langue véhicule aussi une vue-du-monde, et c’est l’une des raisons pour lesquelles une traduction « parfaite » est impossible. « Il n’y a pas de monde de pensée qui ne soit un monde de langage », affirmait très justement Walter Benjamin. Dans les Mémoires d’Adrien, Marguerite Yourcenar fait dire à son héros que les complexités de la langue permettent aussi de faire l’apprentissage des complexités du réel, ce qui me semble également très profond. Si le français cherche à s’imposer comme une simple langue de communication, son combat est perdu d’avance.

2) Il y a plus d’un an, 44 écrivains avaient signé un manifeste pour une littérature-monde en français dans lequel ils demandaient ni plus ni moins la mort de la Francophonie. Au même moment, des auteurs tels que le poète sénégalais Amadou Lamine Sall se sont élevés contre ce manifeste, mais en militant pour une Francophonie plus centrée sur la culture, plus au service des arts que de la politique. Que vous inspirent ces réactions contradictoires, voire opposées, sur le terme « Francophonie » et la réalité socio-culturelle que véhicule ce terme ?

Léopold Sédar Senghor a défini un jour la Francophonie comme l’« humanisme intégral qui se tisse autour de la Terre ». La formule est jolie, mais il faut bien reconnaître qu’elle ne veut pas dire grand-chose. Beaucoup d’équivoques tiennent au fait que, lorsqu’on parle de « Francophonie », on peut aussi bien lui donner un sens linguistique qu’un sens géographique, un sens institutionnel, voire un sens spirituel. La Francophonie, d’autre part, a toujours hésité (ou oscillé) entre la culture au service de la diplomatie et la diplomatie au service de la culture. Dire que la Francophonie doit d’abord centrée sur la culture, au lieu d’être au service de la politique, est à mon avis équivoque. Si l’on entend par là que la Francophonie ne doit pas se ramener à servir la politique d’un pays en particulier, je suis d’accord. De ce point de vue, bien des accusations portées dans le passé contre la France étaient tout à fait justifiées. En revanche, je ne crois pas que l’on puisse faire abstraction de la dimension politique de l’action culturelle et de la défense du français.

La Francophonie ne peut se contenter de veiller dans l’abstrait à la diffusion et à la préservation de la langue française, sans se préoccuper des conditions du moment. Qu’elle le veuille ou non, de par sa raison d’être, elle se trouve de nos jours engagée dans un combat, en l’occurrence un combat contre l’hégémonie mondiale de l’anglais. Et comme cette hégémonie pèse tout autant sur les autres langues que sur le français, la promotion de la Francophonie doit aller de pair avec la volonté d’affirmer la diversité des langues et des cultures. Le problème est qu’une telle entreprise exige précisément une volonté politique, qui fait aujourd’hui presque totalement défaut, du moins de ce côté-ci de l’Atlantique. Le fameux discours prononcé par le général de Gaulle à Montréal en 1967, qui marquait la rupture française du consensus atlantique, était aussi à sa manière une affirmation forte en faveur du français.

Or, le fait est qu’en tant que langue internationale, le français recule aujourd’hui partout. Il recule dans les organisations internationales, et il recule dans chacun des pays où il était encore couramment pratiqué il y a deux ou trois générations. Au sein des institutions européennes, en dépit de la règle qui prescrit la traduction dans les langues de chaque Etat-membre des documents de travail de l’Union, et bien que la langue française soit officiellement reconnue comme l’une des neuf langues officielles, dans les faits c’est l’anglais qui est devenu la première langue usuelle. Un premier tournant avait été pris en 1973, avec l’adhésion de l’Angleterre. L’élargissement à l’Autriche, la Suède et la Finlande, en 1995, en a représenté un autre. Depuis 2001-2002, on a n’a cessé de constater de nouveaux reculs du français en Europe. La même érosion s’observe aux Nations-Unies, dans les multinationales, dans l’audiovisuel, les groupes multimédias, la production cinématographique, la chanson, etc. Ces reculs résultent de la progression de l’anglais et de l’évolution générale du monde, mais aussi de l’absence de volonté de mettre en œuvre une politique offensive dans ce domaine.

L’anglais est aujourd’hui la langue des transports internationaux, la langue des chercheurs scientifiques, la langue d’Internet. Dans l’enseignement supérieur et le monde de l’entreprise, il concurrence de plus en plus les langues nationales. Mais s’il s’impose aujourd’hui partout, c’est d’abord parce qu’il est la langue de la puissance dominante. Bien que mondialisation et américanisation ne soient pas nécessairement synonymes, dans les faits elles vont de pair. L’américanisation des jeunes générations est un fait désormais planétaire. De même que le dollar états-unien n’est pas seulement la monnaie des Etats-Unis, mais une unité de compte internationale, l’anglais n’est plus aujourd’hui seulement la langue des anglophones, mais la langue « véhiculaire » de la mondialisation. Il s’agit d’ailleurs moins de l’anglais au sens propre que d’un sabir dérivé de l’anglais commercial, qu’on a parfois appelé « globish » (pour « global english »). L’extension de ce sabir progresse au même rythme que la mondialisation. Dans cette perspective, la diversité des langues et des cultures, comme celle des modes de vie spécifiques partagés, est l’un des « archaïsmes » qui font obstacle à la transformation de la planète entière en un vaste marché homogène. François de Closets, auteur d’un livre publié cette année sur l’orthographe, le remarquait récemment : « Les gens vraiment indifférents à la langue française sont les acteurs du système capitaliste mondial. Lequel est d’un certain point de vue un système barbare : il n’a aucun projet culturel. La culture l’embête, le français aussi. Les mots anglais sont plus commodes pour vendre ». L’idéologie de la mondialisation privilégie tout naturellement le « global » et conforte ceux qui utilisent l’anglais.

Je dirais qu’il existe, de ce point de vue, un parallélisme certain entre les alternatives politiques et linguistiques auxquelles nous sommes confrontés. Sur le plan politique, soit nous irons vers un monde multipolaire, où chaque pôle jouera un rôle régulateur par rapport à la globalisation, soit nous vivrons demain dans un monde unipolaire nécessairement dominé par l’hyperpuissance états-unienne. De même, sur le plan linguistique, soit nous parviendrons à maintenir la diversité des langues, tout en faisant en sorte qu’elles demeurent des langues vivantes, soit nous irons vers le « tout-anglais planétaire ». La francophonie, à mon avis, n’a de sens que pour autant qu’elle se veut le vecteur d’un monde multipolaire, axé sur l’équilibre linguistique et la diversité culturelle

3) L’expansion politique de la Francophonie se confirme depuis quelques années. Parallèlement à cet élargissement, la possibilité d’un rapport esthétique avec l’Autre s’avère de plus en plus fragilisée. Joseph Conrad est presque mis à l’index à cause de sa vision soi-disant raciste. Plusieurs intellectuels africains se sont livrés à une cabale contre Yambo Ouologuem qui, dans son roman « Le devoir de violence » (Prix Renaudot 1968), a montré une autre facette du passé de l’Afrique. Cette expansion politique peut-elle subsister longtemps sans qu’il y ait des ponts esthétiques ?

Je ne suis pas sûr de bien comprendre la question. Les « ponts esthétiques » sont bien entendu nécessaires. Les cabales dont vous parlez me semblent surtout relever du « politiquement correct ». L’allergie à l’Autre, qu’on pourrait appeler altérophobie, peut prendre les formes les plus différentes. Soit des formes violentes, comme le racisme et la xénophobie, soit des formes plus subtiles, comme ces discours faussement généreux qui cherchent, à travers l’Autre, à retrouver le Même. Dans ce dernier cas, l’altérité est posée comme seulement apparente, secondaire ou superficielle, et le dialogue n’est plus conçu qu’à partir du support de la Mêmeté. Tout véritable rapport à l’Autre, et pas seulement dans le domaine esthétique, implique une reconnaissance pleine et entière de l’altérité.

4) Avant l’arrivée de Boutros Ghali, l’ancien président de la Francophonie, le Québécois Jean-Louis Roy militait pour un visa francophone parce qu’il pensait « qu’on ne peut pas faire une Francophonie en fermant les frontières des pays francophones aux francophones ni en les expulsant ». La France et le Cana s’y sont opposés. Quels sont à votre avis les vrais obstacles à l’établissement d’un tel visa ?

Je pense qu’il faut ici faire preuve d’un peu de réalisme. Il est évident que l’usage d’une même langue ne suffit pas à supprimer les différences de toutes natures qui existent entre les pays qui en font usage. Or, les Etats qui se réclament aujourd’hui de la Francophonie présentent une très grande diversité, aussi bien géographique que culturelle, sociale, économique et politique. L’Organisation internationale de la francophonie (OIF), héritière de l’Agence intergouvernementale de la francophonie (AIF) fondée en 1995 et, plus lointainement, de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) créée le 20 mars 1970 à Niamey, compte aujourd’hui 56 Etats-membres et 15 Etats observateurs. Le français n’est guère parlé dans le monde par plus de 130 à 150 millions d’individus, mais la Francophonie, au sens le plus large, rassemble aujourd’hui 810 millions d’habitants, soit 12 % de la population mondiale. Considérer cette population (dont la France ne représente que 0,8 %) comme un ensemble homogène n’est qu’une vue de l’esprit.

Onésime Reclus, le premier auteur à parler de « francophonie », à la fin du XIXe siècle, fut aussi un chantre de l’impérialisme colonial. Aujourd’hui, certains semblent vouloir utiliser la Francophonie comme prétexte pour accélérer des dynamiques migratoires qui posent pourtant déjà de grands problèmes aux pays d’accueil. Cette conception très idéologisée – et aussi très utilitaire – de la Francophonie repose à mon sens sur une erreur d’interprétation fondamentale : la Francophonie n’a pas pour but de fournir plus de visas, mais de permettre à des pays souverains d’organiser tous ensemble la défense et la promotion de la langue qui leur est commune. Quant aux politiques d’immigration, elles reposent selon les pays sur des critères variés, dont la langue n’est qu’un élément parmi d’autres.


5) Les valeurs issues de la Révolution française imprègnent fortement le discours de la Francophonie. La notion d’« aristocratie de l’esprit » serait-elle jugée trop élitiste dans le cadre idéologique de la Francophonie ?


Il me semble qu’il peut y avoir une « aristocratie de l’esprit » – bien différente de celle des privilèges – dans tous les régimes, sinon à toutes les époques. Quant aux « valeurs issues de la Révolution française », il faudrait préciser. La Révolution française n’a pas été un bloc indissociable. On y trouve l’idéologie des Lumières et la philosophie de Rousseau, l’exaltation de l’Antiquité et le culte de l’« Etre suprême », la République « une et indivisible » et le génocide vendéen. Mais puisque nous parlons de Francophonie, il faut rappeler qu’à l’époque de la Révolution, la vaste majorité des habitants de la France ne parlaient pas le français ! D’où la campagne lancée à l’initiative de l’abbé Grégoire contre les « patois ». Aujourd’hui encore, quand il s’agit des langues régionales, l’Etat français se montre volontiers jacobin…

6) Le siège du Rwanda au sommet de la Francophonie qui a eu lieu à Québec était vide. Ce pays abandonne peu à peu la langue française et a déposé sa demande d’adhésion au Commonwealth. Les raisons de ce « virage linguistique » sont que Kigali attribue à la France une grande responsabilité quant au génocide. L’Algérie, deuxième pays francophone de par la taille démographique, n’y est pas représentée. Ses relations tendues avec la France ne sont un secret pour personne. Est-ce à dire que la France, au lieu d’être le centre de la Francophonie, est en fait un problème pour la Francophonie ?

Il est inévitable que la conjoncture politique pèse sur les relations entre Etats francophones. Le cas du Rwanda est particulier, pour ne pas dire marginal. L’Algérie n’appartient pas à l’OIF pour des raisons politiques et idéologiques liées au souvenir de la décolonisation, mais le président Abdelaziz Bouteflika a quand même accepté d’être l’invité spécial du 12e sommet de la Francophonie qui s’est tenu en octobre 2008 à Québec. Cela dit, je crois qu’il faut cesser de centrer la Francophonie sur la France. Le véritable amour du français, on le trouve tout aussi bien (et souvent beaucoup mieux exprimé) au Québec, en Wallonie, en Suisse romande, etc. Et c’est aussi bien souvent hors de France que le français évolue de la manière la plus vivante, tandis que dans l’Hexagone les formes classiques ont quasiment été figées depuis Malherbe.

Mais surtout, il faut réaliser qu’en France, la langue française se porte mal aujourd’hui, non seulement face à l’anglais, mais dans son usage de tous les jours. Les jeunes générations ne savent tout simplement plus l’orthographe, et ne s’en soucient pas. François de Closets, que j’ai déjà cité, remarque que « les enseignants en sont réduits à faire semblant de ne pas voir les fautes ». Nous sommes par ailleurs en train de sortir de l’« ère Gutenberg ». Dans le monde d’Internet, on lit de moins en moins (même si l’on publie des livres en toujours plus grand nombre) et l’écriture manuscrite est en train de disparaître. A l’école, le niveau baisse régulièrement depuis un quart de siècle pour ce qui est de la lecture et de l’écriture. Un rapport publié début 2009 par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) a révélé que près d’un quart des élèves de France se trouvaient en 2007 au niveau de compétence des 10 % d’élèves les plus faibles de 1987. Entre 2004 et 2007, la proportion de jeunes de 15 ans qui ne parviennent pas à lire normalement est passée de 15,2 à 21,7 %. Récemment, on a même simplifié ou supprimé les épreuves de culture générale dans les concours administratifs au motif qu’elles étaient « discriminantes ».

La situation n’est guère meilleure pour ce qui est du rayonnement culturel de la France et de la défense du français contre l’anglais. Lors du vote, en décembre 2008, de la loi de finances 2009 par l’Assemblée nationale, les députés français ont entériné des coupes de 20 à 30 % dans les budgets des 148 centres et instituts culturels français existant encore dans le monde. En France même, les différentes dispositions législatives adoptées pour défendre la langue française ont depuis bien longtemps cessé d’être appliquées. Des associations comme Avenir de la langue française (ALF) ou l’Association francophone d’amitié et de liaison (AFAL) dénoncent régulièrement, dans une indifférence presque totale, la désaffection croissante des autorités françaises envers l’emploi public de la langue française. Dans le même temps, les appels à céder à l’omniprésence de l’anglais se multiplient, au nom du « réalisme » et de l’« efficacité ». C’est au point que des voix s’élèvent régulièrement pour que l’anglais ne soit plus enseigné à l’école comme une langue étrangère, mais comme une matière fondamentale, au même titre que l’histoire, la géographie ou l’arithmétique. « L’anglais ne doit plus être considéré comme une langue étrangère », disait il n’y a encore pas si longtemps l’ancien ministre de la Recherche Claude Allègre. Certains auteurs, favorables au plurilinguisme, avaient proposé il y a déjà plusieurs années de faire de l’anglais la seconde langue obligatoire dans les écoles, ce qui libèrerait d’autres langues étrangères comme première langue, mais cette proposition n’a jamais été suivie d’effets. Cette démobilisation me paraît contraster avec les efforts déployés depuis longtemps par les Québécois pour défendre leur langue, aujourd’hui seule langue officielle au Québec. Si la France est incapable de veiller à l’usage de sa langue sur son propre territoire, on peut douter de sa capacité à en assurer la promotion dans le monde.

Alain de Benoist

Propos recueillis par Sacha Poitras et Paap Macodou

La métamorphose de la question nationale

128425.jpgLe récent colloque du Parti québécois sur les questions liées à l'identité québécoise a été bien accueilli par sa base militante. Il confirme le sérieux du tournant identitaire enclenché à l'automne 2007 et la sortie de la longue décennie post-référendaire qui avait vu les souverainistes se convertir au multiculturalisme en dissociant de plus en plus la cause de l'indépendance de celle de l'identité québécoise.

Plusieurs analystes ont expliqué un tel virage par des considérations strictement stratégiques. Ces dernières ne sont pas absentes. Le souverainisme sans nationalisme a correspondu au long déclin d'une option vidée de sa pertinence et placée sous le respirateur artificiel d'un argumentaire technicien, basculant entre le registre comptable et celui du «projet de société progressiste».

Mais la raison stratégique n'explique pas tout et ce virage correspond à une mutation en profondeur de la question nationale, qui passe lentement de la question constitutionnelle à la question identitaire.

Très longtemps, la question nationale s'est déclinée sur le registre constitutionnel. Il s'agissait d'institutionnaliser le dualisme du Canada historique et depuis 1982, de réparer une constitution fondée sur la négation explicite du Québec comme État national. Avec l'échec des réparations constitutionnelles des années 90 et la loi C-20 quelques années plus tard, nous avons assisté à la consolidation d'un nouvel ordre constitutionnel tirant définitivement un trait sur la réforme du fédéralisme selon la vision québécoise du Canada. Sans surprise, les griefs historiques des Québécois se sont attiédis en s'habituant au nouvel ordre des choses canadien. Si on peut se désoler d'un tel état d'esprit, on ne peut le nier.

Cela ne veut pas dire que la question nationale se dissolve pour autant. Avec la diffusion partout en Occident du multiculturalisme, on peut dire qu'elle se métamorphose. Si les discussions sur l'identité nationale traversent toutes les sociétés, c'est parce que le multiculturalisme diffuse un virus idéologique, celui de la haine de soi, qui affecte de manière particulièrement virulente les couches supérieures de la population. Depuis une quinzaine d'années, nous avons assisté au retournement des élites dominantes contre l'identité nationale qui ont mené contre elle une guerre idéologique de tous les instants. Le programme était partout le même: remplacement de l'identité nationale par les chartes de droits, inversion du devoir d'intégration, dénationalisation de l'enseignement de l'histoire, disqualification des symboles nationaux et censure du malaise identitaire.

C'est avec la crise des accommodements raisonnables que le Québec a découvert à sa manière les problèmes du multiculturalisme mondialisé. De la question constitutionnelle à la question identitaire, la question nationale regagne sa pertinence dans la société québécoise. Cela ne veut pas dire que la constitution canadienne ne pèse plus sur le Québec, comme le jugement sur la loi 104 nous l'a rappelé, mais tout simplement que la dynamique idéologique du nationalisme est moins porteuse d'un désir de réaffirmation du Québec au sein du Canada que de la majorité francophone dans le Québec même. Il n'est plus seulement demandé aux nationalistes de se tenir fermement devant Ottawa, mais de défendre l'identité québécoise contre une idéologie qui travaille à sa dislocation. Le malaise identitaire des Québécois est moins généré par le Canada fédéral qui les indiffère que par leurs propres élites gagnées au multiculturalisme qui les exaspèrent.

Pour les nationalistes, il reste à passer de la rhétorique identitaire à un programme centré sur le démantèlement du multiculturalisme québécois. Mais on ne peut sérieusement combattre le multiculturalisme sans lutter contre les élites qui l'ont transformé en religion d'État. Il reste ainsi au Parti québécois à assumer la nécessaire polarisation idéologique de l'électorat pour passer d'une stratégie de conquête illusoire d'un centre mou à celle d'une majorité nationaliste qui lui donnera l'élan pour mener les grandes réformes nécessaires à l'affirmation décomplexée de l'identité québécoise.

Si les souverainistes parviennent à marquer un contraste fort entre le Canada multiculturel et un Québec enfin sorti d'un tel modèle, il n'est pas impensable que l'indépendance sorte du cul-de-sac où elle est enfoncée.

Mathieu Bock-Côté

vendredi, 27 novembre 2009

L'alternative impossible

J_C_Mich%C3%A9a,_L_Maitrier_2008_B.jpg« la tableau libéral définit un tableau à double entrée, la droite moderne (celle qui a renoncé à rétablir l'alliance du trône et de l'autel) représente l'entrée par le marché et son expansion perpétuelle, la gauche moderne (celle qui a définitivement renoncé depuis Mai 68 étudiant, au compromis historique passé avec le mouvement ouvrier socialiste lors de l'affaire Dreyfus) représente le mode d'entrée privilégié par le Droit et sa culture transgressive. (...) L'une procède plutôt de Turgot et d'Adam Smith, l'autre plutôt de Benjamin Constant et de John Stuart Mil ( parfois revêtus, il est vrai, du manteau de cuir de Trotsky, pour de vagues raisons historiques encore partiellement agissantes) c'est pourquoi le clivage historique droite/ gauche, tel qu'il en est venu à fonctionner de nos jours, est la clé politique ultime des progrès constants de l'ordre capitaliste. Il permet, en effet, de placer en permanence les classes populaires devant une alternative impossible.
Soit elles cherchent à se mettre à l'abri des effets économiques du libéralisme, elles vont alors avec la gauche valider toutes les conditions culturelles du système qui engendre ses effets. Soit elles se révoltent contre cette apologie perpétuelle de la transgression et elle tombe entre les griffes de la droite et l'extrême droite qui démantèlent leurs conditions d'existence matérielles. »

Jean-Claude Michéa

mardi, 24 novembre 2009

Pour sortir de l'hyperconsommation

« La définition du bien-vivre a profondément changé au cours de ces dernières années, de même que l’importance accordée à la réussite économique et à la consommation ostentatoire. Que faut-il changer aujourd’hui ? Selon moi, il faut éradiquer ou, à tout le moins, largement tempérer cette obsession de l’achat qui est devenue le principe organisateur de la vie occidentale. […] Le lien avec la crise économique actuelle est évident. Dans une culture où l’envie impérieuse de consommer domine la psychologie des citoyens, les gens sont prêts à tout pour se donner les moyens d’acheter : trimer comme des esclaves, faire preuve de rapacité au travail et même enfreindre les règles pour maximiser leurs gains. C’est également pour cela qu’ils achètent des maisons au-dessus de leurs moyens et multiplient les crédits. On peut dire sans risque de se tromper que l’hyperconsommation a elle aussi joué un rôle dans le désastre économique. Toutefois, il ne suffit pas de la pointer du doigt pour la faire disparaître du cœur de nos sociétés. Il faut la remplacer par quelque chose d’autre. […]

L’expérience montre que, lorsque la consommation sert de substitut à l’objet des besoins supérieurs, elle est semblable au tonneau des Danaïdes. Plusieurs études ont révélé que, dans les pays où le revenu annuel moyen par habitant est supérieur à 20’000 dollars, il n’y a aucune corrélation entre l’augmentation des revenus et le bien-être des populations. Ces travaux indiquent en outre qu’une grande partie des habitants des pays capitalistes se sentent insatisfaits, pour ne pas dire profondément malheureux, quel que soit leur pouvoir d’achat, parce que d’autres personnes gagnent et dépensent encore plus qu’eux. Ce n’est pas la privation objective qui compte, mais le sentiment relatif de privation. Et comme, par définition, la plupart des gens ne peuvent pas consommer davantage que les autres, l’hyperconsommation nous renvoie toujours à ce dilemme. […]

L’hyperconsommation ne touche pas seulement la classe dominante des sociétés d’abondance ; les classes moyennes et populaires sont elles aussi concernées. Un grand nombre de personnes, toutes catégories sociales confondues, ont le sentiment de travailler pour tout juste parvenir à joindre les deux bouts. Pourtant, un examen attentif de leur liste courses et de leurs garde-robe révèle qu’elles consacrent une bonne part de leurs revenus à l’achat de biens liés au statut social, comme des vêtements de marque et autres produits dont le besoin n’est pas réel. Cette mentalité peut sembler tellement ancrée dans la culture occidentale que toute résistance serait vaine. Mais la récession économique a déjà poussé bon nombre d’individus à acheter moins de produits de luxe, à freiner sur les fêtes somptueuses et même à accepter de réduire leur salaire ou de prendre des congés sans solde. Jusqu’à présent, la plupart de ces comportements ne sont pas volontaires ; ils sont dictés par la nécessité économique. Il faut toutefois voir là l’occasion d’aider les gens à comprendre qu’une consommation réduite ne reflète pas un échec personnel. C’est le moment ou jamais d’abandonner l’hyperconsommation pour se consacrer à autre chose ! […]

Une société qui résisterait au consumérisme au profit d’autres principes organisateurs ne se contenterait pas de réduire la menace d’une crise économique et de rendre ses membres plus heureux. Elle présenterait également d’autres avantages. Elle consommerait par exemple moins de ressources matérielles et aurait donc beaucoup moins d’effets nocifs sur l’environnement. Elle favoriserait aussi une plus grande justice sociale. »

Amitai Etzioni, Prospect (Londres), janvier 2009

vendredi, 20 novembre 2009

Le paradoxe de la gauche sociétale

Lors d’un récent article «Antifascistes, encore un effort... si vous voulez l'être vraiment !») paru sur plusieurs sites Internet, l’essayiste Jean Bricmont lance une véritable charge contre la diabolisation menée par la gauche et l’extrême gauche à propos de Dieudonné et des soutiens à la cause palestinienne. Nous avons souhaité participer à ce débat sur les ressorts de ces chasses aux antisémites et l’inconséquence de la gauche « morale » par la mise en ligne de cet entretien que la réalisatrice Béatrice Pignède a eu avec Jean Bricmont à l’occasion du film documentaire « Après l’hégémonie – propositions pour un monde multipolaire ».

vendredi, 13 novembre 2009

Marxisme culturel et massue multicolore

article-1226211-0722E1B9000005DC-430_468x333.jpgSelon Melanie Phillips, journaliste anglaise du Daily Mail, nous avons été idiots de croire que la gauche révolutionnaire avait été ensevelie sous les décombres du Mur de Berlin : elle est toujours vivace, et nous sabote de l’intérieur.

Melanie Phillips révèle que l’agit-prop anti-raciste s’inscrit dans un programme plus général de subversion des valeurs de la culture occidentale. Voici son article fondamental, traduit et condensé par nos soins.

Il y a vingt ans, de jeunes Allemands enthousiastes mettaient à bas le Mur de Berlin. Cet épisode historique provoqua l’effondrement de l’Union Soviétique. Mais l’idéologie communiste elle-même ne disparut pas : elle se réincarna en un avatar plus dangereux encore pour la civilisation occidentale.

Subversive

Le communisme soviétique était un système de pensée qui ambitionnait de renverser les structures de la société par le contrôle de l’économie et de la politique. Après la chute du Mur de Berlin, il s’est transmuté en une idéologie néo-communiste dont le but – non moins ambitieux – est de renverser la société occidentale par une transformation subversive de sa culture.

C’est le « marxisme culturel ». La solidité d’une société repose sur ses fondations culturelles : les structures et les institutions de l’éducation, de la famille, du droit, des médias et de la religion. En sapant les principes véhiculés par ces institutions, vous pouvez faire s’effondrer l’édifice social tout entier !

Cette idée fondamentale est due à un philosophe marxiste italien dénommé Antonio Gramsci. Sa pensée a été adoptée et mise en œuvre par les soixante-huitards – qui constituent, bien sûr, la génération détentrice du pouvoir aujourd’hui en Occident.

Gramsci a compris que le prolétariat ne se soulèverait jamais pour conquérir les leviers de « la production, la distribution et l’échange » comme le communisme l’avait prédit. L’économie n’était pas le chemin qui menait à la révolution.

Par contre, il croyait que la société pouvait être détruite si les valeurs qui la sous-tendaient étaient inversées : si ses principes fondamentaux étaient remplacés par ceux de groupes considérés comme marginaux, ou qui transgressaient activement les codes moraux de cette société.

Il prôna donc une « longue marche à travers les institutions » pour capturer les citadelles de la culture et les transformer en ennemis intérieurs secrétant une drogue hallucinogène qui mettrait les valeurs fondamentales de la société sens dessus dessous et sens devant derrière. 

Cette stratégie fut appliquée à la lettre. Le haut est devenu le bas. Le bien est devenu le mal. Le juste est devenu l’injuste. Et vice-versa.

La cellule familiale traditionnelle a éclaté. La « famille recomposée » ou la « tribu » est devenue la nouvelle norme.

L’éducation nationale a été démolie. Sa doctrine centrale, qui était de transmettre une culture aux générations successives, a été remplacée par une approche « centrée sur l’enfant » qui a fait se répandre l’illettrisme et l’ignorance, et a érodé la capacité à penser de manière indépendante.

Méfaits

La loi et l’ordre ont été pareillement ébranlés. Les criminels restent impunis parce qu’ils sont « victimes » de la société.

Le « droit-de-l’hommisme », souvent appelé « politiquement correct », a renversé toute notion de moralité en excusant tous les méfaits des groupes de « victimes » auto-désignées sous le prétexte fallacieux qu’ils n’étaient pas responsables de leurs actions.

Le féminisme et l’anti-racisme ont transformé chaque homme et chaque Blanc en un ennemi du genre humain, présumé coupable jusqu’à ce qu’il donne des gages de bien-pensance.

Ces idées ont conquis l’intelligentsia, les universités et les médias – et c’est pourquoi la télévision est institutionnellement biaisée en faveur du politiquement correct.

Totalitaire

Le plus terrifiant, c’est que ces idées forment une idéologie totalitaire qui étouffe systématiquement les contestations, comme à la bonne vieille époque du Politburo. Ainsi, ceux qui s’opposent à l’adoption des enfants par un duo d’homosexuel(le)s se font arrêter. Ceux qui s’opposent à l’immigration de masse se font traîner dans la boue et accuser de « racisme ».

Dans ce système de pensée, le nationalisme est la cause de tous les maux de la planète, précisément parce que les nations occidentales incarnaient les valeurs occidentales.  D’où l’essor d’institutions ou de doctrines supra-nationales telles que l’Union Européenne, l’Organisation des Nations Unies, le droit international, ou la législation des droits de l’Homme, qui prennent le dessus sur les lois et les valeurs nationales.

L’inexorable renforcement de l’Union Européenne montre que la victoire sur l’un des deux régimes totalitaires en Europe – l’Union Soviétique – a été suivie de près par une capitulation en rase campagne devant l’autre.

En effet, la République Populaire de l’Euroland place la loyauté envers elle-même au-dessus de la loyauté envers les nations qui la composent et leurs valeurs. Elle a refusé de s’engager dans sa Constitution à préserver le christianisme, qui est pourtant le fondement de la morale occidentale.

À la place, elle milite pour un relativisme moral et culturel qui dresse les groupes les uns contre les autres. Elle donne le pouvoir suprême à des bureaucrates qui promulguent les règles de la « diversité » et punissent tous ceux dont le comportement est suspect.

Le Rideau de Fer a été remplacé par la Massue Multicolore que nos commissaires culturels font tournoyer avec dextérité pour pulvériser les attitudes « non conformes », et transformer la société occidentale en un univers post-chrétien et post-moral.

Lénine aurait été comblé.

vendredi, 06 novembre 2009

Destruction généralisée


1 / Destruction du statut de salarié : Flexibilité - mobilité - horaires variables - stress - flicage - surveillance - échéanciers intenables - compétition - statut d'auto-entrepreneur : Tout est mis en place pour dissoudre la statut du travailleur. Dissolution impossible sans son consentement qu'il soit motivé par l'envie d'avoir plus ou la peur d'avoir moins.

2 / Parallèlement à la destruction du statut du salarié ces 20 dernières années nous avons vu s'élargir la notion de classe moyenne incluant désormais une sous classe moyenne totalement endettée et du coup soumise à la croyance du "travailler + pour gagner +".

3 / De l'importance pour assurer la paix sociale d'endoctriner les jeunes dans cette logique au plus tôt via l'idéologie du travail à tout prix (même le plus merdique) et de l endettement comme condition d'épanouissement suprême.

4 / Retour le fameux slogan du monarque qui en moins de 2 ans est obsolète pour la majorité de ces sujets.

5 / Pour finir sur une note plus "people", devant le désastre social annoncé et l'abandon du peuple par son gouvernement il est à craindre que les médias en mal d'audience se substituent, au moins dans les esprits, à l'aide sociale que l'état délaisse progressivement. La précarité devenant en quelques sortes aussi un secteur privé.

mercredi, 04 novembre 2009

Discours sur le renouvellement du nationalisme au Québec